Les Éphémérides

Voici la page des Éphémérides. À mi-chemin entre poésie et pensée, les éphémérides sont un exercice de style proposé par Raviel et Argota sur une année entière, commençant le 19 février 2025. Chaque jour, pendant un an, cette page se verra rajouter une poésie, ou quelques phrases, par l’un ou l’autre. Nous espérons que vous apprécierez le passage du temps que nous vous proposons….

Gardez mes jours heureux, douces éphémérides,
Vous serez les témoins du temps et de ses rides.
Vous retiendrez mes vœux au jour craint de l’oubli
Venu de l’aube, au loin, de mon âme affaiblie.

19 Février 2025

Un jour, et l’Homme meurt. C’est ainsi que l’Univers résorbe sa propre conscience en une singularité troublée. L’athée affirmera qu’il n’en restera rien dans ces vestiges d’existence.

Pour ma part, j’attends l’heure où mon esprit y contemplera la genèse de la vie…

20 Février 2025

Ô Temps, reprends ton vol et afflige mes jours.
Ne laisse pas, Cruel, tes heures suspendues
S’accaparer toujours mes mots et mes amours
Restés, à mes lèvres, les éternels pendus.

21 Février 2025

J'ai vu mon reflet, trahi par mes songes
Au Bal Marionnette s'abîmer
Et danser avec ces poupées piquées
De fil d'or et de tissus de mensonges.

22 Février 2025

C’est de l’œuvre menée à postérité qu’on retient ceux qui nous ont précédé. Mais même si leurs arts m’ont livré leur secret, à jamais ces visages me seront inconnus. Une rencontre éternellement impossible entre deux âmes éloignées par les siècles.

Alors, quel est vraiment le reflet de l’être ? Ses œuvres ou ses faiblesses qui l’y ont mené ?

23 Février 2025

La faute de goût n’a jamais été commise par le passionné qui s’est attardé trop longtemps sur une œuvre qui ne méritait pas cette peine; mais par le médisant qui l’a négligée sans lui offrir quelconque considération.

24 Février 2025

La crypte rappelle ses morts
Ces hurleurs sans vie et sans corps
Pour que se taisent les complaintes
Qui réveillent, au soir, mes craintes.

25 Février 2025

Il y a un glas qui résonne
Dans les hauteurs des cieux. Qu’était-ce ?
Une voix de tonnerre ordonne
À ces nuées d’anges épaisses.
Voici que les trompettes tonnent ;
Avec elles, le Dieu s’abaisse.

26 Février 2025

Il m’est souvent arrivé de penser que les idées les plus claires proviennent des esprits embrumés. L’œil lucide et la poésie qu’on ordonne aux mots, semblent exprimer leur superbe de ces vapeurs enivrantes. Les vanités s’étouffent, ne subsiste que l’essentiel. Et s’il en est ainsi, alors nous sommes tous conviés dans les étreintes de la Brume…

27 Février 2025

Les premiers jets détiennent le mystère insondable des nouveaux mondes qui attirent à eux les curiosités. Écrire pour la première fois n’est rien d’autre qu’explorer soi-même ce qui nait de sa plume. Et ce n’est qu’après y avoir vécu tout ce qu’on peut y vivre qu’on en raconte l’histoire.

28 Février 2025

L’écriture est l’océan de l’infini tout
Où les essences de l’Univers se mélangent ;
Des vérités du sage aux caprices du fou
Des vilénies du Diable aux puretés de l’Ange.

Et les mots qui s’en échappent sont les embruns
De ces déluges de poésie souverain.

1 Mars 2025

Le soleil se couche sur la plaine d’azur, ses eaux tourmentées hurlent avec rage. Au crépuscule du jour, quand le ciel ouvre son œil d’ivoire, se tient fier, à défier le vent, celui qui attend que vienne la vague.

2 Mars 2025

Tandis que le monde enfiévré s’agitait de sa machinerie bien réglée, je fixais sans bruits mes pieds. Misérable, en immobile dans ces mouvances maladives, je pleurais le jour où l’Homme s’est arrêté de vivre simplement, pour s’aliéner par le ‘vivre mieux’.

3 Mars 2025

Elle était malheureuse et noyée de chagrin,
On l’a vu plonger jusqu’aux abysses marins.
Et puisqu’elle ne remonte plus tout en haut,
Elle doit avoir trouvé un soleil sous l’eau.
Les tréfonds obscurs ont englouti sa mémoire
Là voilà disparue : pourrons-nous la revoir ?…

MPL : Le Mystère Abyssal – 4 Mars 2025

Je dépose à tes pieds, Ô mon humble et doux Roi
Mes excès quiets, venus à toi en esclandres.
Je fais de ma pénitence en chemin de foi,
Retiré en cachette et marqué de nos cendres.

Mercredi des Cendres – 5 Mars 2025

À chacune de mes errances quotidiennes, je cueille les fleurs de passions écloses des bourgeons d’amour qui gonflent en mon cœur. Ces portraits d’inconnues au visage d’ange m’apaise de leur si douce tenue. Souriez et réjouissez nos pauvres âmes ! Un jour, belles dames, je vous consacrerai un ouvrage.

6 Mars 2025

J’ai dessiné sur ma feuille blanche une sphère noire et raturée. À mes yeux fatigués, épuisés de la lumière d’un jour mourant, elle dansait sans cesse et salissait la pureté du papier. Faible comme je l’ai toujours été, je n’ai pu l’effacer… elle ne représentait que trop bien la peur qui gonflait ma poitrine.

7 Mars 2025

Les cerisiers fleuris me rappellent les charmes
De l’enfant divine qui a éclot des cieux
Jadis, ou bien dit-on qu’elle est née d’une larme
Échappée un soir de cet azur précieux.

Elle était notre plus belle fleur ici-bas,
Les pommettes roses, un sourire d’éclats :
Quand elle dansait, s’affligeait le célibat.

8 Mars 2025

Le printemps est cette main maternelle qui prend soin, d’un cœur doux, de redonner à la nature sa superbe que l’hiver a affadi. Les bourgeons verdoyants deviennent les étoiles d’ici-bas, décorant ses espaces vides et figés.

9 Mars 2025

Usé d’un soleil millénaire, mon corps sec et craquelant crispe tous ses muscles dès que vient le vent. Je crains qu’au crépuscule, sous les craquements rauques des os, il ne se casse et que je ne sois plus qu’une âme prisonnière de sa coquille évidée.

10 Mars 2025

Elle dansait sous la pluie drue,
Sur ses pointes et dans les flaques
De larmes puisées de sa peine.
Elle inondait la grande rue,
Qu’on croyait bientôt être un lac,
Mais dansait jusqu’à perdre haleine.

11 Mars 2025

Le Bal Marionnette est de ces lieux communs
Que tous visitent mais dont aucun n’en retient
Les visages du Diable caché dans les rires
Qui se repaît de ce que la cour a de pire.

12 Mars 2025

S’offrir est un gage d’amour
Ne pas en devenir l’esclave
Mais le serviteur au secours
De ses frères aux fautes graves.

Mes frères reçoivent l’offrande de mon cœur,
Car le plus grand amour est ma vie pour la leur.

13 Mars 2025

Je regardais les moineaux, l’autre jour, s’adonner à leurs danses graciles. Quand l’un virevoltait et émerveillait les cieux de ses pirouettes, l’autre saluait, perché en haut d’une branche et chuchetait, autant que son petit coffre emplumé le lui permettait. Tantôt, les mouvements devenaient secs, les moineaux se mêlaient et la danse devenait joute… Agoni sous leurs piaillements, ils semblaient la mener contre moi…

14 Mars 2025

Et si le temps n’était rien ? Que notre seule réalité n’était que des mouvements fous, des éléments fondamentaux mus sans volonté, contraints à des chemins cruellement perpétuels ; n’étant ni à une extrémité, ni à l’autre, mais partout à la fois, et ce jusqu’à l’inexorable effondrement de cette machinerie au profit d’un nouveau mouvement… Et voici qu’il passe une seconde.

15 Mars 2025

Je suis mauvais comédien,
Songeur, horrifié du bruit
Qui s’abreuve de ce qu’il pense.
Tous ces vers sont des tasses denses :
Ma gorge rempli devient puit
Fait de moi drame ophélien.

16 Mars 2025

Offrir son visage et sa personne entière aux hordes infernales qui pullulent sur les réseaux mondiaux, c’est abandonner sa propre identité à un démon aux allures séduisantes. On traîne partout sa marque, et il n’attend qu’un faux pas pour nous faucher les jambes.

17 Mars 2025

Les cris du cœur de l’enfant poésie
Est, de toutes, la pire mélodie.
Elle souffre, se débat, agonit
Car pour toujours les foules l’ont honnie.

18 Mars 2025

Il me tarde de me taire, de me murer dans un dernier silence, quand tous les mots de mon âme se seront échappés de mon corps, quand il ne me restera plus rien à dire, seulement à gémir ou à cracher. Il y aura quelque chose de doux, de reposant, d’éternel…

19 Mars 2025

Les pas sont comme les notes
Vivre le temps d’une mesure
Ils se suivent en mélodie.
Tantôt, couinent nos bottes
Qui s’attristent d’usure
Et qui versent en étrange prosodie.

20 Mars 2025

Ne sommes-nous pas tous serviles ? On use de nos compétences pour survivre, mais survivre seul, c’est condamner notre propre existence ; et nos compétences bien vite se révèlent limitées. Alors l’altérité devient ce gage de survie.. On les aide pour survivre, on les flatte pour survivre, on les aime pour survivre ; jusqu’à ce qu’il ne reste que des manipulateurs obséquieux.

21 Mars 2025

La confiance est de ces dons merveilleux, qui s’épanouit dans l’humilité de l’individu. C’est s’en remettre à demi-mot, d’une certaine façon, concéder aux mots, aux actes, d’une totale altérité une pleine influence sur notre vie intimement nôtre. Mais c’est aussi de ces dons empoisonnés, car une fois trahie, elle ne lie pas mais délie, nous contraignant seul, bien loin des autres.

22 Mars 2025

C’était la drôle d’histoire d’un petit homme
Grisâtre, évasif, mais tellement attachant ;
Traînant toujours le chariot plein de sa vie.
Amoureux des arbres, il nous parlait des pommes,
Des poires, de tout ce qu’on trouvait dans ses champs,
Toutes sortes de fruits qui donnait tant envie.

23 Mars 2025

C’était la drôle d’histoire d’un petit homme
Souriant au printemps, grimaçant à l’hiver
Tantôt heureux mais tantôt triste et tantôt terne.
Son regard était vide quand manquaient les pommes
Il manquait de rouge dans son pays trop vert
Et nous voyions tous flotter son moral en berne.

24 Mars 2025

L’écriture n’est qu’une étrange composition. On y met des mots, mais des mots seuls n’ont aucune valeur. On y met des idées, mais des idées volatiles disparaissent quand passe le vent. On y met des sentiments quiets qui sont une beauté que personne ne peut voir. Alors l’écriture y met un peu des trois, et en fait un bouquet.

25 Mars 2025

C’était la drôle d’histoire d’un petit homme
Vaincu par la bise d’un hiver éternel.
Il dépérit autant que ses arbres flétrirent.
La dame bleue est passée, emportant les pommes
La dame noire est passée, cueillant le mortel
Dévoué aux pommes, qui se laissa mourir.

26 Mars 2025

Pascal pensait que les silences éternels des espaces infinis étaient effrayants, un vide figé, quiet, éternellement quiet, tragiquement quiet. C’est comme si cette masse froide, amorphe et obscure préservait ses secrets d’un silence troublant. J’y trouve personnellement une étrange poésie.

27 Mars 2025

L’un des plus beaux dons faits à l’humanité est peut-être l’innocence des enfants. Ils sont dépourvus des vices et des tracas, des lèpres que portent les adultes. Ils ne sont que pureté et leur regard s’illumine d’un émerveillement perpétuel chaque fois que s’ouvrent leurs paupières. Quand avons-nous tous perdu cette passion des petits détails, des petites choses ?

28 Mars 2025

Il ne suffit que d’un esprit malade
Pour que toute poésie se dérange.
Par ressemblance, l’œuvre devient fade
Et s’embourbe toujours plus dans la… fange.

29 Mars 2025

Il y avait des cohortes de sans-visage
Partout autour de moi : je m’en pensais la cible.
Mais, non violentes, elles rendaient hommage
À leur semblable abandonnée à l’indicible.

30 Mars 2025

On dérive chaque jour un peu plus dans un horreur banalisée à laquelle la bien-pensance a consentie. Elle raille toute vérité, redéfinissant ses standards, et s’élevant en vérité alternative, de ses propres mots. Mais avec l’ascension de ces délires ésotériques, c’est la science qui plonge en enfer.

31 Mars 2025

Cher Journal, je suis à l’aube de l’aventure de ma vie. Moi qui n’ait connu qu’un ennui mortel sur la terre, raillé par mes pairs pour mon incapacité, il est temps de m’en extraire, de me soustraire à leur vomissante négativité et mon interminable lassitude. Je vais prendre la mer ! La terrible ! La fougueuse ! Celle que tous craignent, mais que moi, je dominerai ! J’ai été choisi pour rejoindre un tout nouvel équipage, motivé par les curiosités d’un illustre capitaine. L’embarquement se fera ce soir-même, à la lune levée. Je serai premier sur le pont, sois-en sûr. Adieux méprisants et ivrognes, bonsoir douces mer et destinée !

Journal de Bord (01 / ?) – 1 Avril 2025

L’embarquement a été rapide. Il l’a même été trop. Je me faisais une joie de découvrir tout l’équipage, les fiers compagnons qui disposeront de ma vie, et alors que je m’attendais à en voir à cacher le pont sous des têtes chevelues, je suis tombé de haut. Nous ne sommes que cinq, sans compter le capitaine et les deux autres marins déjà sous ses ordres. Cinq misérables moussaillons dont la moitié n’a jamais osé mettre un pied sur un pont. Ça fait de nous un équipage de huit. Huit ! Huit pour affronter la violence des océans, huit pour faire le tour du monde, huit pour découvrir les mystères enfouis dans les abysses. Ça a l’air d’être une mauvaise blague…

Journal de Bord (02 / ?) – 2 Avril 2025

Comme le poisson dans l’eau froide, je frétille
D’excitation peut-être, quand je compose,
Que les mots coulent et glissent comme l’anguille
Entre les rochers que la création pose.

3 Avril 2025

La nuit, on dort mal. Je dors mal. Les couches sont ballotées par le creux des vagues, mais ça… il fallait s’y attendre : nous voguons, nous ne sommes pas sur la terre et son ennuyeuse stabilité. Mais il s’agit de tout autre chose. Quelque chose de flottant sur le pont… Un air chuchoté, un élan essoufflé, que sais-je ? Une musique basse fredonnée quand tout le monde dort. Ça m’inquiète un peu en réalité : tout le monde dort ici. Et si ce n’est le capitaine ou ses acolytes, alors certaines vieilles légendes de marins ne sont peut-être pas si mystiques. Il me faudrait trouver le courage de quitter ma couche, de monter sur le pont et de faire face à la chose, mais pour l’heure, restons pusillanimes…

Journal de Bord (03 / ?) – 4 Avril 2025

Il y a dans ces confrontations tendues
Entre les bonnes gens de différentes classes
Des regards mauvais, gonflés de mépris pendu
À leurs lèvres closes, tandis que l’Ange passe.

5 Avril 2025

Il y a une tension étrange parmi nous ; certains intimident, d’autres baissent l’échine. Nous venons d’horizons opposés, mais ici ironiquement, nous voguons sur le même bateau, et si un seul le décide, tous coulent. Et à mesure que les jours passent, ça devient un sujet qui s’accapare mes préoccupations. Parmi les habitués de cette caravelle, « Volauvent » de son petit nom, le capitaine n’est pas seulement dur, il est cruellement intransigeant. Personne n’a les épaules pour supporter les responsabilités qu’il nous fait peser : on ploie. Ses hommes de main ne valent guère mieux : il y a un fou et l’autre incline dangereusement en mutin… Le mauvais œil plane.

Journal de Bord (04 / ?) – 6 Avril 2025

Sur tous les nouvellement fiers marins du Volauvent, un seul se démarque vraiment, et bien que j’aurai apprécié que ce fusse moi, il s’agit plutôt de Bonny. Une femme sur un navire, une terreur pour les vétérans des océans. Il faut croire que le capitaine est pris d’une fièvre d’innover. Sa présence en dérange certains, et d’autres ne la fixent qu’avec un regard lubrique – et je ne serai pas surpris que le capitaine soit de cette engeance-ci. Pour ma part, je ne m’en soucis guère. Femme ou homme n’a aucune importance tant qu’on avance et son investissement est remarquable. Mais je dois bien avouer que j’ai peur pour elle : en plus de notre mauvais œil, elle doit aussi se sentir déshabillée par les insistances de tous ces hommes…

Journal de Bord (05 / ?) – 7 Avril 2025

Lointaines, lointaines… Mais quand sont-elles mortes ?
Belles amours reines, que je revois éclore :
Mais tout ce qui nait meurt, psychopompe en escorte.
Douces fleurs de mon cœur, ô ma sublime flore,
Toutes nées du divin, bien qu’on les crût retortes,
Vous brûliez d’un feu vain qui ne fut indolore.

8 Avril 2025

Qui dit lune dit chant, comme le hurlement des loups, mais ces loups de mer ci sont des sirènes. Ce chant est un ruisseau qui ne se tarit pas ! Chaque soir il revient, inéluctablement, il revient. La ligne mélodique commence même à hanter mes journées, se jouant toujours dans mes arrières pensées. Cette fois-ci, j’ai vérifié. Dans ma cabine, tout le monde dort en paix, il n’en manque aucun. Le fautif, s’il est parmi nous, est donc un des anciens, roupillant dans la cabine du capitaine – le Volauvent n’est pas bien grand. Mais s’il me prenait la folie d’aller vérifier et qu’à mon grand malheur, l’un deux s’éveillait à cet instant, je serai traité en mutin, injurié et trainé jusqu’à la planche. Et je ne me suis pas engagé pour finir en nourriture pour poiscailles.

Journal de Bord (06 / ?) – 9 Avril 2025

Dans ses yeux, le monde perdait de ses couleurs.
S’y était délavé le ciel de ses iris ;
Et ses humeurs fades décantaient en névrose.
Bientôt moribonde, le rouge des douleurs
En teinte dépravée salissait les Myrrhis :
Le vert des malades ternissait ses joues roses.

10 Avril 2025

J’ai bien observé « le Fou » aujourd’hui. Ce n’est pas son vrai nom, et celui-ci fort de manquer de style, manque aussi fortement de respect, c’est certain. Mais il est malheureux de reconnaître qu’il porte justement ce sobriquet. Il a l’air complètement aliéné, rigolant aux éclats à la moindre brise, se vautrant sur le pont quand une vague se fend sur la proue et criant d’une voix stridente pour répondre aux mouettes. Il fait de l’animation, mais c’est bien tout ce qu’il fait sur cette caravelle. Alors je l’ai observé avec plus de curiosité que les fois passées, et si tout le monde se conforte à dire qu’il est cinglé, moi je le trouve particulièrement horrifié. Qu’a t’il vu pour être à ce point terrifié et qui justifierait qu’on ne l’abandonne pas sur une île ?

Journal de Bord (07 / ?) – 11 Avril 2025

Entendez les cloches ! Voici le fou du roi !
Vous le pensez bouffon ? Bêtise ! Il est habile
Il recherche le fond de vérités débiles
Sortant de ses poches des mensonges qu’on croit.

12 Avril 2025

Je ne pensais pas qu’une cambuse se viderait si vite. Si nous ne sommes pas tous de bons vivants, certains prennent un plaisir coupable à engouffrer les portions que nous réservions pour plus tard. Lémor est de ces ventres insatiables, et il se préoccupe plus à alléger les cales qu’à tenir les voiles. Il est fort à parier que si le capitaine avait ouï dire de sa passion pour la boisson et la pitance avant même de le laisser monter sur ce pont, jamais ce goinfre n’aurait quitté les terres. Je vois ce boulet comme notre naufrageur en puissance. Il va épuiser la cambuse puis le Volauvent et nous finiront par tous dépérir sur ce pont… Peut-être faudrait-il agir ?

Journal de Bord (08 / ?) – 13 Avril 2025

Plus je les entends, plus les voix du clair de lune me parlent. Comme je suis le seul éveillé, elles ne peuvent s’adresser à moi. C’est comme si… elles me susurraient à l’âme. C’est confus, presque crypté mais si je les écoutais avec attention, peut-être que ces borborygmes diffus revêtiraient un sens. S’il a bien quelque chose de compréhensible, c’est qu’elles m’appellent. De vraies sirènes ! Je commence à croire que monter sur le pont s’est s’offrir à ces harpies des mers, et elles m’emporteront sans bruits dans les abysses. Et ainsi se tairait ma légende qui n’aura jamais commencé.

Journal de Bord (09 / ?) – 14 Avril 2025

Ainsi, nous mourrons. Seuls. Car tous meurent seuls.
Errant sur le front, seuls, vaincus et veules.
Tous se détournent, seule dame sombre
Toujours séjourne, seule, dans nos ombres.

Ainsi, nous mourrons, misère des dieux
Notre lourd plastron, misérable geôle
Alourdit nos cœurs, misérable rôle
Secs de rouges pleurs, misère des yeux.

Ainsi, nous mourrons, salut de nos âmes
Tués sur le front, salis par vos drames.

Ainsi nous mourrons…

Manifeste des Moribonds – 15 Avril 2025

Voici une nouvelle expérience que je dois consigner dans mes carnets : nous avons mouillé au large des côtes d’une île sauvage et nous l’avons rejointe à la barque. Lémor et le fou n’ont pas quitté le navire ; il serait délicat que nous en soyons privés à cause d’un caprice des vents. Je ne m’en suis pas plaint. Poser les pieds sur une île hostile, inhabitée, pour la première fois nous rengorge d’un sentiment puissant, c’en est troublant. On se sent vaillant explorateur, victorieux des mers, impudent conquérant des régions délaissées !… Elle était petite. Inintéressante. Nous avons à peine trouvé de quoi ralourdir la cambuse. Je suis déçu.

Journal de Bord (10 / ?) – 16 Avril 2025

Chaque fois que je doute
Je m’assois et j’écoute
Les mille mélodies
De ces petites vies.
Elles portent leurs notes
Musiciennes dévotes,
Et soufflent aux silences
Bâclés. Solaire danse.

17 Avril 2025

Le capitaine a fait des éclats. J’en ai eu la chair de poule. Il paraitrait qu’on l’a dérobé. Qui ? Comment ? Pourquoi ? Personne ne sait. Bien heureusement, nous ne sommes pas tous catalyseur de ses foudres : le Fou bien sûr, Fol-Oeil, son second, Bonny et moi-même ne sommes pas menacés. J’ignore d’où lui vient cette estime de moi. Est-ce parce que je suis l’un des rares actifs sur cette coque craquelante ? Ou bien qu’il me pense trop stupide pour agir habilement… Je vais rester discret sur ce sujet, je ne tiens pas à me brûler aux ardentes du capitaine. Ce qu’il reste maintenant à savoir est qui passera par le bois ? Lémor ? Cammas ? Maurel ?… ou l’Innocent ?

Journal de Bord (11 / ?) – 18 Avril 2025

Quel absurde ? Quelle raison ?
Que fait l’esprit dans les ombrages ?
Doit-il mourir aux floraisons
De ces premières fleurs de rage ?
Se perdre à l’aube des saisons
Du doute et ses obscurs ambages ?
Quel absurde. Non de raison.

19 Avril 2025

Voici la Pâques de Ta résurrection : 
Par amour pour les hommes, Ta vie fut le don
Ô Christ, Ô Sainte Croix sur le monde dressée,
Agoni d’injures, le côté transpercé.
Tu as souffert la mort, mais Dieu T’a exalté :
Il t’a donné le nom au dessus de tout nom.
La pierre roulée, les anges ont exulté,
Les hommes éhontés ont reçu ton pardon.
Aujourd’hui de toute voix, nous chantons ta gloire
De l’aube timide jusqu’aux reflets du soir.

20 Avril 2025

Voilà un mois que nous avons fui la terre, un mois que nous sillonnons les mers, un mois que mes insomnies miroitent toutes sortes d’horreurs. Le capitaine n’a toujours pas retrouvé son calme et sa sagesse. Ça commence même à devenir critique. J’accuserai bien Lémor, ça doit être lui, et si ça ne l’est pas, que diable ! Il faut que cet individu coûteux quitte le pont. Il faut tantôt faire des sacrifices pour maintenir le rafiot à l’eau… Enfin.. Le problème de cet équipage est que c’est un équipage de problèmes. Chacun à ses propres tares qu’il exhibe à la vue et à la colère de tous. Nous ne sommes sûrement que deux à faire exception ; douce Bonny, tu es une vraie perle…

Journal de Bord (12 / ?) – 21 Avril 2025

Nous fumes huit, désormais nous serons sept. Nous avons retrouvé la montre sertie – puisqu’il s’agissait d’une montre sertie – que le capitaine s’était faite dérobée. Sur le pont, brisée. Quelques éclats de verres et de pierres se sont incrustés dans les planches fatiguées du Volauvent. Un bel artisanat réduit en pièces éparses, dont certaines sûrement sombrent déjà. L’accusé ? Lémor. Le condamné ? Lémor. Peut-être y ai-je aidé, peut-être l’ai-je dénoncé. J’ai les bonnes grâces du capitaine désormais, certainement oui, mais je dois me méfier : Cammas et Maurel veulent voir ma tête au bout d’une pique, les yeux crevés et le corps rongé par les embruns…

Journal de Bord (13 / ?) – 22 Avril 2025

Ô caractères de feu, tempêtes du jour,
Condescendants qui êtes votre seul amour,
Vous, faux prophètes et faux maîtres, cœurs serviles
Manipulateurs des âmes, d’intérêts vils
Ô vous, cœurs vendus et secs, des diables épris
À vous tous, hommes mauvais, j’offre mon mépris.

23 Avril 2025

À mesure que les tensions montent, la caravelle se scinde en deux factions : Cammas et Maurel d’un bord, le capitaine Fol-Oeil et moi sur l’autre bord. Bonny – ma douce Bonny – et le Fou s’en tiennent pour l’heure éloigné, mais avec la folie qui s’annonce, ce retrait ne pourra être éternel. Ces derniers temps, nous nous contentons de regards mauvais et de langues de vipères. Le Capitaine doit bien savoir que s’il désire soigner le Volauvent de toute mutinerie, il n’y a qu’un remède : le sévice de la planche. Malheureusement, nous avons encore besoin d’eux ; à cinq, ce serait sûrement un naufrage. Comment régler la situation ? Le sabre ou la patience ?

Journal de Bord (14 / ?) – 24 Avril 2025

Quand les cerisiers éclosent,
Jours où l’espoir cède au bonheur
Que mes vers se gorgent de rose,
Je rêve, en gaspillant mes heures,
Mes paupières à jamais closes,
De tout, de rien, surtout d’ailleurs.

25 Avril 2025

Moi qui craignait que ma vie me soit lâchement ôtée d’un coup de sabre par les affreux mutins à bord ; la mer m’a rappelé que le seul danger que je ne puisse jamais craindre sur ce navire était elle. Nous avons essuyé tempête et orage ou plutôt, ce sont eux qui nous ont essuyé. Les vents se sont levés au matin pour s’enrager à mesure que l’océan montrait ses crocs. En guère plus d’un quart de montre, nous étions submergés par ces éléments indomptables. Nuls morts, nuls blessés à déplorer – pas même Maurel à mon grand regret – si ce n’est Volauvent. Son mat est fracturé et comme la cale commence à se remplir, nous pensons qu’elle a reçu un choc mal avisé. Le plus étonnant : si nous nous en sommes sortis, c’est sûrement en grande partie grâce au Fou. Moi qui le croyait aliéné, il est meilleur marin que nous tous.

Journal de Bord (15 / ?) – 26 Avril 2025

Hier encor, j’interrogeais mes infortunes.
Elles étaient soucieuses, gardaient silence.
Vous savez, quand je pense, je les importune,
Mais jamais ne cèdent quiétude à l’éloquence.
Elles conservent l’or, se font grande fortune,
Mais moi qui ne dors pas, j’interroge et je pense.

27 Avril 2025

Le vieil adage me semble désormais bien vrai : la nuit porte conseils. Plus j’écoute, plus ces chuchotements du bout de l’horizon me parlent, et plus ils m’avisent. Je suis monté sur le pont. Moi qui n’avais jamais osé, j’ai remplacé Fol-Oeil, perché à la vigie comme il l’est toujours. Ce n’est pas lui qui chantait, il n’a jamais chanté et ne chantera jamais m’a-t’il dit. La mer était d’huile, les nuages timides. La grande lune flirtait avec son reflet déformé par l’écume. Et sur les airs silencieux, résonnait encore le chant des sirènes. J’ai fermé les yeux et elles m’ont emporté au loin, bien loin… Elles m’ont montré la gloire, la fortune et les îles, puis tout a brûlé des mains de ce mutins de Cammas. Si je veux toute cette fortune de biens et d’esprit, il va me falloir m’en débarrasser. C’est inévitable…

Journal de Bord (16 / ?) – 28 Avril 2025

Il existait, jadis, un noir enfer
Au goût des suie et odeur de charbon.
Juste une simple flamme éveillait l’infernal
Cohorte de feu née de leur fanal ;
De ses baisers étaient faits moribonds,
Mais creusaient toujours : c’était leur affaire.

29 Avril 2025

Deuxième escale de ce trop long voyage. Une île encore inhabitée que nous avons atteint ce soir. Nous l’explorerons dès demain. Nous y espérons naïvement de la nourriture bien sûr, mais surtout il devient vital que nous réparions ce fier Volauvent, abîmé de la tempête passée. Il est fêlé en tout bord, et pleure à chaque vague. Cela fait mal au coeur de voir son compagnon à ce point souffrir, quand on lui doit chaque jour la vie sur cet océan de périls. L’escale sera plus longue cette fois-ci. L’île est vaste, nous aurons de quoi nous occuper entre cueillette et réparations. Il paraîtrait que cet homme à tout faire de Fol-Oeil peut s’en occuper. J’irai avec ma douce Bonny faire le tour de l’île. Le capitaine retiendra les deux naufrageurs pour qu’ils s’attèlent à la réparation. Je me demande d’ailleurs s’il ne serait pas simple sur une telle île que l’un de nous se perde, définitivement…

Journal de Bord (17 / ?) – 30 Avril 2025

Le ciel a ouvert son œil d’ivoire
Derrière une paupière de nuée.
Le rideau de pluie se ferme sur la ville ;
Un paysage malheureux à s’émouvoir.
Et ce tumulte de tout patience dénué
Effraie les âmes à les rendre servile.

1 Mai 2025

Cette île est bien étrange. Nous avions décidé ce matin d’en faire le tour par la plage, mais il semble que cela soit impossible. Aucun pas dans le sable ne nous a éloigné de notre campement, et nous pouvions bien marcher jusqu’à épuisement. C’est comme si l’île s’étirait d’elle même pour que nous ne puissions jamais atteindre l’autre grève. Mais cette effrayante déformation ne semble pas se produire quand nous nous enfonçons dans les entrailles de ses forêts, ou bien nous dévorent-elles. Je dois bien avouer que cette curieuse magie m’excite autant qu’elle me terrifie : cette île appelle à l’aventure, mais je crains que ce soit pour nous tuer. Il est certain qu’il va falloir que nous soyons valeureux – et ça tombe bien je le suis – pour se risquer plus profondément dans les forêts. La cambuse est vide, nous n’avons pas le choix de toute façon. Il ne reste qu’à savoir qui voudrait bien oser venir avec moi.

Journal de Bord (18 / ?) – 2 Mai 2025

Quand il rentrera chez lui, déformé
Tous constateront sa gueule cassée…
Que verra-t-il dans leurs yeux abusés ?
Lui qui a servi, lui qui s’est armé
Qui a laissé sa jeunesse passer
Verra que la guerre l’a abusé.

3 Mai 2025

Ô divins cieux ! Cruelle ironique qui me sourit enfin ! Faut-il qu’on ait désigné, par une courte paille qui donc viendrai avec moi aux entrailles de l’île ! Cammas. Ce bon Cammas. Pas trop jeune, pas trop vieux ; Cammas. Merci capitaine ! Bientôt, sur le pont et sous les vents, il n’y aura plus de litige. Tout se règlera dès lors que les grands bras des arbres nous couvriront de leur ombre. Je l’ai vu dans ses yeux aussi, je le sais, je le sens ; car ces choses là se sentent. L’un de nous deux va mourir. Fol-Oeil le sait, le capitaine aussi, Maurel s’en doute. Seule Bonny, ce petit ange innocent, ne doit pas comprendre. Nous partirons sans rien, peut-être un petit couteau chacun, mais guère plus. Pas de sac, pas de nourriture – la cambuse est vide de toute façon. Juste un petit couteau, notre courage, et toute notre haine. Viens donc, Cammas ! Je t’attends !

Journal de Bord (19 / ?) – 4 Mai 2025

L’étrange rôdeur, pattes de velours
Se cachait dans l’ombre et sous les abris.
On ne l’entendait jamais, comme absent
Et puis surpris par ses feulements lourds
Qui se répercutaient sous les débris
Dans nos cœurs apeurés tournaient le sang.

5 Mai 2025

Quel jour sommes-nous ? Qu’est-ce que cette île nous a fait ? Le bateau est vide, les morceaux arrachés jonchent toujours le pont. Plus aucune âme ne glane entre ces planches. Où sont-ils tous ? Et quel jour sommes-nous ? Maudite grève que nous n’aurions jamais dû fouler ! Je ne sais pas combien de temps j’ai erré dans cette trop sombre forêt, combien de créatures étranges ont tourmenté mes nuits… J’ai fuit, encore et toujours – je n’ai fait que ça – et maintenant qu’enfin j’ai retrouvé la plage, je constate avec horreur que plus personne ne s’y trouve… Cammas est mort. Enfin, je crois. Je ne l’ai pas vu, ni vivre, ni mourir. Je l’ai perdu si tôt que nous avons franchi l’orée de cette forêt démoniaque. Cammas est mort. Enfin, je l’espère. Si ce beau diable est en vie, et qu’il est le seul, je pense que je scellerai moi même mon propre destin !

Journal de Bord (20 / ?) – 6 Mai 2025

Que j’envie cet enfant qui trône sur la lune,
Qui fait de l’astre blanc la plus belle tribune.
Et les pluies qui tombent, les jugées importunes
Ce ne sont que ses pleurs, sur nos mil infortunes.
Il adresse un sourire à toutes les rancunes
Ce sourire d’enfant, tendresses opportunes.

7 Mai 2025

J’ai peur… J’ai terriblement peur. Je ne vois plus des feuilles qui refusent à la terre les rayons du soleil mais des ombres dévorantes, affamées et insatiables, qui m’ont dévoré, qui ont dévoré l’équipage et qui me dévoreront encore. Je ne veux plus m’offrir à ces crocs tranchants, à ces silences de mort, à ces terribles secrets. Je veux fuir même si ce n’est qu’odieuse illusion. Le Volauvent est craquelant, vide et ainsi présenté, il ressemble à une épave. Je n’ai qu’une chance : faire le tour de l’île. À nouveau. Et seul cette fois-ci. Je marcherai en lisière de forêt, au cas où des voix se laissent entendre ou que des fruits se laissent cueillir. J’irai sans rien, un couteau émoussé, une plume et ce carnet, au devant d’une conquête éternelle et vaine, fuir des ombres qui me rattraperont irrémédiablement à la tombée du jour, sans espoir, sans gloire. J’irai. Et je n’aurais qu’une seule certitude : je vais mourir, n’est-ce pas ?

Journal de Bord (21 / ?) – 8 Mai 2025

Au bruit de leurs chaines, tombent les lourdes pioches,
Tombent gouttes de peine et l’acier sur les roches.
Ils en font leurs tambours, musique des forçats
La terre de labour est cel qui les berça.

9 Mai 2025

J’ai marché. Encore, encore, encore… Cette île cruelle ne m’a jamais permis d’avancer. Pendant plusieurs heures, j’ai marché sans jamais m’éloigner de cette maudite épave ! Maudit et nargué ! Que cette île brûle, à se jouer ainsi de moi, de me rendre aliéné jusqu’à que je ne puisse me reconnaître ! Le tour est impossible. Quelle que soit ma volonté, quelle que soit mon abnégation, il n’y a rien à faire, ou simplement marcher pour mourir. Cette île du démon n’a qu’une seule indication : « viens dans mes ombres, viens t’y perdre, viens mourir ». Et nous nous résignons, car nous n’avons aucun autre choix. Tout ce qu’il me reste à choisir, ma dernière puissance, est celle de ma mort : noyé ou broyé par ces ombres ! Voilà le choix des naufragés !

Journal de Bord (22 / ?) – 10 Mai 2025

Derrière les longs rideaux de pluie drue,
Se trouvent des étranges paysages.
Les regards comme les âmes bourrus
Courent bien mauvais, sur tous les visages.
Et sans bruits, ils s’enfoncent dans la rue :
Nous tous, nous affronterons ce passage.

11 Mai 2025

Ceci est peut-être mon dernier coup d’éclat, un dernier griffonnage sur une page abîmée avant de ne me taire à jamais, mes ultimes mots étranglés par la peur qui me ceint. Puisqu’il me fallait choisir, je me suis résigné. Ombres, me voici. Peut-être que j’en sortirais, que je me saisirai à nouveau de ce journal que je compte abandonner entre deux rochers, peut-être que j’y survivrai. Peut-être… Si cette page simplement n’est pas la dernière, alors bienheureux suis-je ! Autrement, ô malheurs, Ombres, vous m’aurez eu. Et moi qui rêvais d’aventures, j’aurai vécu en explorateur et marin, mais sans jamais faire le salvateur sacrifice à la mer. Je serai mort misérablement, non pas tué par la mer que j’ai embrassée, mais sur la terre que j’ai fuie. Je n’ai ni testament, ni dernière parole, car tout condamné se refuse à en donner, simplement des mémoires, peut-être des regrets. Souvenez-vous de moi, si ce sont mes derniers mots, souvenez-vous de moi et de ma terrible tragédie !

Journal de Bord (23 / ?) – 12 Mai 2025

J’ai vu des nymphes buller sur la grève
Rieuses, devinées capricieuses.
Elles semblaient sortir de mes beaux rêves,
Parées d’éclats, les divines joyeuses.
Mais ces passions, qu’elles furent brèves !
Plus que douces, elles étaient railleuses !
J’émerge de la bulle qu’elles crèvent.

13 Mai 2025

Pleurs par pleurs, on se découvre
D’humilité, de candeur, on défait ses envies
Un cœur touche un cœur et se livre selon.
C’est l’âme entière qui s’ouvre
Quand le temps égraine ainsi la vie
Comme l’on vide un melon.

14 Mai 2025

Ô douce mère,

Me voici revenu à mes gris paysages, loin de tous les éclats que vous revêtez chaque jour. Vous me manquez, vous me manquez terriblement… Vos éclats me manquent, votre étreinte me manque, autant que me manque la berceuse de votre voix quand point la lune. Il ne me reste que la cacophonie des klaxons, la saturation des lumières artificielles quand j’essaie de reposer mes yeux. La douceur de votre toucher quand vers vous je venais noyer mes peines me semble désormais si lointaine. Ma peau en a oublié les caresses, et elle s’assèche, craquèle mon coeur trop gorgé des souvenirs que nous partageons. Quand reviendrais-je à vous, poser mes bagages sur le seuil enlisant de vos céans, gonfler mes poumons de vos airs de liberté ? Ô douce mère, vous me manquez…

Votre enfant bien aimé,

Lettre à la Mère – 15 Mai 2025

Je ne suis jamais seul, mais je suis toujours deux
Un qui vit au soleil, un qui craint tant la nuit
Un qui parle et qui mène, un qui défit le temps.
Le double qui se traîne et dont les pas sont lents
Lui qui la nuit sommeille, et lui qui le je suit
Disparaît et m’esseule et toujours sourit peu.

16 Mai 2025

Mr le Président,

C’est avec une irrépressible ardeur de révolte que je vous fait parvenir cette missive. Ayant en considération les bienfaits de la diplomatie, je m’astreins d’abord à ce procédé lent, mais il me tarde de venir vous voir avec plus de véhémence si je ne savais être entendu. Voyez-vous, Mr le Président, il est des combats qui ne peuvent attendre mais que vous noyez toujours, en dehors de toute priorité. Soyons francs : Atlantide va couler. Les eaux montent, deviennent menaçantes, les poissons nous font les gros yeux. Il me semble que nous ne sommes de cette espèce, et qu’ainsi submergés, nous ne soyons contraints à l’extinction. N’est-ce pas là ce qui devrait être votre première préoccupation ? Soyez-en assuré : si vous ne vous investissez pas pour élever Atlantide, attendez-vous à ma venue.

Bien à vous,

Lettre au Président – 17 Mai 2025

Que diable l’Homme n’a t’il donc pas délié,
Sur la terre, riant au visage des cieux ?
Il s’en est fait l’ennemi et non l’allié
Et ainsi les Hommes s’opposent à leurs dieux.

18 Mai 2025

Chère Salicacée,

Ne serait-il pas temps de sécher vos pleurs ? Vous voir ainsi chaque jour quand je me réfugie près de votre coeur m’attriste. Vos longs cheveux qui embrassent le sol cache votre peine aux yeux du monde, mais pas au miens. Moi qui chaque jour recherche votre ombre pour me protéger du brûlant, je le vois. Vos frères de terre, à votre droite, à votre gauche sont verdoyants, rayonnants, fiers ! Ne pouvez-vous l’être tout autant ? Ne pouvez-vous voir la grâce qui est vôtre et qui m’a attiré à vous ? Entendre les moineaux qui chuchètent sur votre épaule ? Sentir la brise qui caresse votre éternité ? La Nature autour de vous s’épanouit, à chaque année qui vous fatigue. Autour on grouille un peu plus, on nait un peu plus, on vit un peu plus. Et tout cela, grâce à vous. Mais… Si vous pleurez sur la misère des hommes, je ne pourrais vous consoler…

S’il vous plait, écoutez-moi,

Lettre à l’Arbre – 19 Mai 2025

Qu’elle me coupe, me pique, qu’elle me râpe
Cette étrange forêt aux mains faites d’orties.
J’irai. Car elle m’attire ou bien me happe
Peu m’importe que je n’en trouve la sortie.

20 Mai 2025

Mélicée,

Il tarde. Le roi risque de s’impatienter, mais la mélodie m’échappe toujours. Elle fuit mes touches, se soustrait à mes cordes. Chaque soir, je veille jusqu’à la fonte de mes bougies et que s’en éteignent les lueurs. Mes yeux fatiguent, mes idées s’endorment. Si je continue seul ainsi, je succomberai au sommeil bien avant que ne soient écrites quelques notes sur une portée. Tu te dois de me rejoindre. Monte à Paris, retrouve-moi au cabinet. Je jouerai, tu noteras. Tu as toujours eu l’oreille juste, tu sauras me conseiller sans mal, savoir où je faux. Je t’en prie, viens à moi. Et si tu te soumets à telle demande, la partition sera aussi signée de ton nom, je ne serais pas ingrat. La grand-messe de l’évêque approche, et si le Kyrie n’est pas écrit d’ici là, qui sait ce que le roi me réservera. Ton maître l’ordonne : prends ta vielle, monte à Paris, et rejoins-moi.

Ne tarde pas,

Lettre à l’apprenti – 21 Mai 2025

Il n’est pas si difficile de vivre
D’emplir d’air ses poumons pour en être ivre,
Et d’offrir simplement des sourires.
Il n’est alors plus simple de mourir.

22 Mai 2025

Monseigneur,

Aussi déplaisante puisse être la réalité que nous traversons, nous devons l’accepter, et puisqu’elle nous dégoûte autant, vous, moi et toute l’institution, nous devons y remédier. Il est une vérité que l’Église semble oublier : là où la bonté abonde, le péché surabonde. Nous qui sommes héritiers d’amour et de foi, nous ne pouvons fermer les yeux sur les vices qui gangrènent par l’action active de nos membres qui ont chu. Nous avons nous seulement la mission, mais aussi la responsabilité pour ces hommes vêtus de nos aubes, bénis de nos sacrements, qui chaque jour affligent le corps de l’Église par leur chair dévoyée. N’attendons plus les esclandres, n’attendons plus les tragédies pour dénoncer d’une bonne conscience les fautes d’hommes que nous avons nous-même habilité. Je vous en conjure solennellement : ne soyons pas taiseux. Témoignons et condamnons,

En union de prière,

Lettre à l’évêque – 23 Mai 2025

Les hommes ont faim, les hommes sont fous,
Par leurs misères poussé, vont au Diable
Reniant la foi qui fut garde-fou
Les épargnant aux excès effroyables.
Il ne reste plus rien que cette emprises
Qui jadis condamnait notre pucelle
La sainte donnée au feu, l’incomprise
Elle qui fut pourtant des cieux l’ancelle.

24 Mai 2025

À ceux qui ne m’apprécient,

Amis – car de toute bonté, je ne souhaiterais avoir d’ennemis – amis, pourquoi vous être animés de cette bien curieuse révulsion. Vraiment, je ne saurais me l’expliquer. J’ai déjà fauté, bien sûr. Et rien ne peux me garder d’à nouveau céder à quelconque travers. Mais si cette faute fut à votre encontre, mais si j’ai mal parlé, ne gardez pas votre silence. Adressez-vous à moi, des mots qui vous soulage, sans vous souciez que ces mots ne me blessent. Mettez-moi dans la confidence de ce que peut-être votre grief. S’il ne me reste de crédits à votre égard, souffrez qu’il me reste de l’attention, et que je puisse me racheter. Car il n’est pas plus grande affliction que se savoir accusé d’un préjudice mais être tenu à en ignorer l’objet. Et s’il n’est rien de tout ça, si jamais, et d’aucune façon, je n’ai porté atteinte à votre estime, alors pourquoi m’en voulez-vous ?

Éclairez-moi, je vous en prie,

À ceux qui ne m’apprécient – 25 Mai 2025

Si la lune est couverte par l’enfant
Qui la rend rieuse d’un grand drap blanc ;
Nous couvrons la terre, nous, son engeance,
D’un long linceul d’une grisâtre offense.
Les astres se partagent de leurs humeurs :
Bien que l’un rit encore, l’autre meurt.

26 Mai 2025

Général,

Je l’affirme ici devant Dieu et devant vous : jamais les saxons ne feront tomber cette forteresse. Ces imprudents s’écraseront en vague sur nos murailles, périront de nos flèches, et supplieront pour la vie qu’ils ont cédé aux feux de la guerre. Leur siège ne tiendra pas. Cependant, vous devez revenir vers nous. Si l’extérieur ne saurait faire choir nos fières palissades, à l’intérieur, je ne saurais dire. Les hommes et les femmes s’impatientent et se rationnent depuis trop longtemps déjà. Si nous continuons ainsi à se repaître de racines et de terre, outre les morts que nous pleurerons, les vivants seront pris de folie et le carnage se fera alors même que nos portes seront closes. Revenez à nous, faites reculez les saxons et donner aux hommes les plaisirs qu’ils méritent. Ainsi, nous ne pouvons patienter plus longtemps. Alors je le réaffirme : jamais les saxons ne feront tomber cette forteresse, mais si ce ne sont eux, je crains que ce ne soit nous.

Pressez-vous, je vous en prie,

Lettre au Général – 27 Mai 2025

Mes chers amis, la vengeance n’a point d’honneur ! 
Si la fierté vous anime à telle horreur,
Combien plus votre absurde quête n’a de sens !
Oui, l’humilité est à l’honneur tout essence :
Remettez les armes quand vous êtes battu
Et de votre défaite viendra la vertu.

28 Mai 2025

Cher ami,

N’es-tu pas las de ce jeu fatiguant ? Je reconnais que pour nous deux, les mots sont une passion ; ils dansent sous notre plume et nous regardons avec malice leur enivrante valse. Oui, ils sont certainement la passion commune qui nous lie. Mais tout ceci, n’est-ce pas trop ? Ne crains-tu pas que cette passion ne devienne prison ? Que chaque jour succédant à chaque jour, nous soyons contraints par nos propres règles à éternellement donner un rythme ? Les mots s’épuisent aussi, tu sais. L’inspiration et la fougue ne sont pas puits sans fond. L’année n’est pas encore carrière achevée, et elle n’en est même qu’à ses balbutiements. Si nous ne levons pas la plume, si grattons encore maladivement comme des prisonniers pris de démence, je doute que nous ne gardions longtemps l’attrait commun à la mélodie littéraire.

Et avec elle, Raviel, c’est nous qui nous tairons…

Lettre à Raviel – 29 Mai 2025

Lettres : un monde nait,
Traits le font disparaître.
Saoulés d’humains déboires,
Tous ces corps qui le foulent
Sont comme encre qui coule
Et qui fait son histoire.

30 Mai 2025

Chers séniles,

Si l’on vous donne la sagesse volontiers, pourquoi vous damnez-vous de votre insolente pédanterie ? Nous ne sommes pas bêtes à manger du foin. La jeunesse ne l’est pas. Et à l’innocence, accordez juste la naïveté des premiers jours. Vous n’êtes pas les tout-puissants gardiens de vérités, et nous ne sommes pas les suppôts de l’ignorance. Si vous souffriez de tendre une oreille, d’écouter ce que vos descendants ont à dire, vous découvrirez, croyez-moi, des vérités tues à vos vieux jours. Oui, c’est ainsi que fleurit toute sagesse : de l’écoute et de la patience, de l’humilité et du silence. Faites l’effort, acceptez de ne pas comprendre pour mieux comprendre, de ne pas savoir pour mieux apprendre, et de ce partage de biens immatériels, nous sortirons tous grandis.

Au plaisir de pouvoir discuter plus amplement,

Lettre aux Séniles – 31 Mai 2025

Attendez-là, hardie, au seuil de votre porte
Cette fourrure de feu qui vous crie famine.
Si à l’aube levée, vous ignorez sa faim,
À ses yeux envoutants, vous refusez la main,
Que vous condamnez et renarde et triste mine,
Au crépuscule du jour, elle sera morte.

1 Juin 2025

Mon amie,

Aujourd’hui, tu me quittes, alors je t’écris quelques mots pour te remercier. Je ne peux dire que tu vas me manquer, mais je ne peux dire que je ne t’ai aimée. De tous, tu es celle qui m’a le mieux compris, qui a gravé dans mes souvenirs des années partagées, innombrables et riches. Aujourd’hui, tu me quittes et j’aimerai te dire adieux, mais nous nous retrouverons. Et ce jour-là, j’aurai un cœur brisé à te présenter. Tu le prendras au creux de tes mains, tu le chériras jusqu’à ce qu’il batte à nouveau. Notre chemin ensemble n’est pas terminé. Tu sais, avec toi j’ai gravi des monts, traversé des lacs, franchi le désert, écoutant tout ce que le silence nous inspirait. Le bruit du monde va progressivement remplacer tes chuchotements… Peut-être que tu me manqueras finalement…

Adieux pour moins d’une éternité,

Lettre à la solitude – 2 Juin 2025

Que trouver de l’autre côté du pont,
Passés le fossé, les lattes de plomb ?
Sur mon bord règnent misère éternelle,
Pleurs, sang et mort, peine exceptionnelle.
L’herbe rouge ici ; là-bas est-ce vert ?
Ou bien en tout lieu est même calvaire ?

3 Juin 2025

Ô Temps,

Ennemi mortifère, tyran impitoyable. Par toi, tout change, tout nait et tout meurt. Tu emballes les cœurs et les pas et tous te suivent dans ton effrénée chevauchée d’au-travers les âges. L’éternité s’écoule à chacun de tes silences, et tu offres à ses affres les peines et les douleurs des hommes. Tu estompes les joies, ternis les couleurs. Tu détruis tout ce que tu touches. N’est-ce pas assez ? Quand suspendras-tu ton vol, temps jaloux ? Car je ne veux que m’asseoir, reprendre mon souffle, contempler un monde figé, qui ne se presse plus, qui ne s’oppresse plus ; qui vit bien plus qu’il ne survit. Mais cela aussi, tu te l’accapares pour le faire mourir, et tous les éclats du monde deviennent bientôt de gris aspects passés. Je te défie, impitoyable ! Si jamais tu ne t’arrêtes, alors j’avancerai contre ton flot. J’irai aux bonheurs que tu délaisses en leur tournant le dos, et je les arracherai à ces tableaux de nostalgie où tu les as lâchement astreints. Il n’y aura plus ni passé, ni présent, ni futur.

Juste une contemplation,

Lettre au Temps – 4 Juin 2025

En mauvais marin, je n’ai trouvé de trésor,
Ni calice d’argent, ni une toison d’or.
Je n’ai aucun objet qui soit de convoitise,
Qui le regard attire ou les envie attise.
Seulement une coque et un mat et un pont,
Une errance infinie. Le temps se fait long.

5 Juin 2025

Hermès des temps présents,

Cette lettre-ci est pour vous. N’ayez crainte, n’affligez pas la conscience de votre métier et lisez-la. Cela doit être fascinant. Vous êtes le messager des hommes. À vous son confiés tous les secrets, les joies, les travers. On vous avoue tout. Rien ne vous échappe ; même vos lèvres restent closes. N’avez-vous pas quelques belles épopées à conter ? Des histoires d’un contre tous, des retrouvailles touchantes, de doux mots d’amour ? Vous êtes un dispensateur d’émotions et entre vos humbles mains sont d’autant de lames tranchantes que de pansements pour les plaies. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de vous penser héros tragique. Car de toutes les peines que vous avez distribué, d’aucune n’était de votre désir. Vous avez dû voir bien des larmes succéder à des mains tendues, bien des sourires se tordre pour s’effacer et tout cela sans que votre cœur n’y incline. Alors ayez courage, et ne désespérez pas :

Vous donnez bien des joies aussi,

Lettre au Postier – 6 Juin 2025

Allez amis ! Parcourez routes et chemins
Témoignez de la foi qui vous offre à la vie !
Car je vous ai choisi, je vous ai établi
Pour sauver vos frères de leurs drames humains.

7 Juin 2025

Maudit amour,

Pourquoi me laisses-tu orphelin de tes dons ? Qu’ai-je fait au ciel et à tes émissaires pour que me délaisses ainsi ? Je n’ai jamais espéré qu’un peu d’amour pour m’épancher, un peu de passion pour m’apaiser, un peu de douceur pour panser mes plaies. Je n’ai jamais voulu qu’un signe de ta puissance, que tu mettes sur mes chemins sinueux une âme que je pourrais aimer, une âme qui pourrait m’aimer. Je ne voulais qu’un instant suspendu dans la folie de ma vie, que mon coeur s’humilie devant le brasier de tes feux, qu’à mes yeux s’écroule tout l’Univers ne laissant qu’une âme que je pourrais aimer, qui pourrait m’aimer. Mais le temps file, mes médisances prennent racines dans mes viscères, l’Univers s’étouffe d’une infinité d’âme qui prolifèrent. Que me reste-t-il ? Décocher les flèches de moi-même ? Je ne ferai que blesser. J’ai l’impression de mourir, mourir de solitude, mourir d’oubli. Bientôt, Argota meurt, et il meurt dans la plus grande indifférence. Voilà donc ton désir, maudit amour ?

Moi, je n’ai jamais rien voulu de tel…

Lettre à l’Amour – 8 Juin 2025

Je ne veux que vivre de respect et d’amour,
Délaisser mes travers, mes sourires de diable,
Des bontés être ivre, comprendre leur humour,
L’âme au vent, cœur ouvert, parmi tous être fiable.

9 Juin 2025

Dis-moi, éternel ennuyé,

Qu’es-tu devenu ? Jusqu’où ta folie d’effrayé t’a mené ? Quand nous étions encore ensemble, ou plutôt que tu étais avec moi – car aujourd’hui, je suis seul et même si nous ne devrions être qu’un, je suis seul – tu te réconfortais dans l’écriture, cette même écriture que tu n’osais pleinement embrasser. À l’artiste s’imposait le physicien, aux insécurités des créatifs, la rigueur scientifique. Était-ce le bon choix ? J’ai ma plume entre mes mains, des histoires dans ma tête, et toute la quantique qui m’obsède ne m’a pas encore fait taire. Oui, elle me lasse, mais patient et sage, je n’ai fermé aucune porte. Lesquelles as-tu claquées ? Deux vies ne sont pas conciliables, et même si nous refusons de l’admettre, il nous faut l’accepter. J’ai encore l’insolence de l’ignorer, mais toi tu ne le peux plus. Bientôt, et si tu ne t’y es pas déjà contraint, il te faudra choisir. Mais choisis bien ; j’ai de grands rêves. J’espère que cette lettre aura une réponse,

Car ma plume tue, que me reste-t-il ?

Lettre à Argota – 10 Juin 2025

Sur les berges du Styx, emporté par Charon
De son radeau funèbre, aux profondes enfers,
Nul ne m’y attendra ; ô solitude amère
Partagée de tout mort, qu’il soit juste ou larron.

11 Juin 2025

Il se fait tard,

Je fatigue. Mais avant que je ne t’éteigne cette faible bougie, je tenais à vous écrire cette dernière lettre. Le temps est venu pour moi de me retirer, de rendre au silence les honneurs qui lui sont dus. Au lever du jour, quand le monde s’éveillera, je disparaitrais. Rien n’est éternel, et mon écriture est peut-être la dernière à vouloir l’être. Alors puisqu’il n’y a encore aucune reconnaissance, aucune pression, qui me contraint à ne jamais lâcher cette plume, je pars. Il me fallait cependant une dernière bafouille, une dernière lettre, un dernier « merci » avant les adieux. J’ai beaucoup écrit, mais de toutes mes ratures, seules quelques unes vous ont atteints. Les autres sont damnées à l’oubli ; ainsi soit-il. Vous n’avez que peu témoigné de la ferveur que vous aviez pour mes essais, mais dès ce soir, je ne vous la demanderai plus. Je vous le dois toutefois, ce « merci », car bien que mon œuvre vous semble bien indifférente, c’est dans votre regard critique que je me suis permis de rêver. Je n’ai jamais rien eu, alors je pars avant de n’avoir quelque chose à perdre.

Mesdames, messieurs, merci… Et adieux.

Une dernière lettre pour vous… – 12 Juin 2025

La statue de marbre me conduit par la main
Un jour sans lendemain et maudit par les arbres.
Les astres nous toisent, ils chuchotent, nous raillent
Pour nos maisons de paille et nos toits en ardoise.
Tantôt leur foudre pleut, à leurs yeux amusés
Et brûle l’âme usée d’un monde affabuleux…

Étrange rêve…

13 Juin 2025

Laissez-moi vous conter l’histoire passionnelle issue de nos misères, de nos travers ; une histoire happante qui ne laisse jamais indifférent. Je pourrais la commencer par ‘‘il était une fois’’, mais je vous mentirai si j’osais dire que cette histoire était exception, car ce récit vécu par une jeune fille est le récit de bien d’autres, et l’avez-vous peut-être même vécu… Méfiez-vous, les Brûle-Misères ont une ardeur irrépressible, et jamais leurs brûlures ne s’apaisent.

Il était une fois – notre honte taira les autres – une jeune fille, enfant de labeur comme le furent ses parents. La terre à cette époque était une mère sacrée, la main nourricière qu’on cultivait avec soin et respect. De nos yeux de grands brûlés des passions, tout semblait simple à cette époque. Il n’y avait à tout choix qu’une seule motivation : la faim. L’action était la réponse à tout grognement d’estomac, et autant qu’on rationnait ses repas, autant rationnait-on son énergie. Tout s’épuisait, et il était difficile de tout nourrir. Il en était de même pour les Brûle-Misères. Si aujourd’hui, ils se font discrets, s’ils n’osent plus se montrer ; à ces temps-là, ils étaient immaîtrisables. Chaque visage précédait toujours son Brûle-Misère et chacun pouvait décider d’en nourrir un, ou bien un autre… Car pour ne pas que les Brûle-Misères ne meurent, il les fallait nourris, et nourris d’une belle passion…

Les Brûle-Misères, partie 1 – 14 Juin 2025

Comment ne pas mourir de ce cœur évidé,
Quand il est délaissé, d’aucun pour le guider ?
Pauvre cœur devient sourd, sourd d’un profond silence,
Nourri de ses manques et nourri par l’absence.

15 Juin 2025

Comme je vous en parlais déjà, les Brûle-Misères, aux aubes de notre histoire, étaient des fanfarons ; et bien que certains étaient soucieux de bonté, la majorité de ces flammèches étaient des railleurs nés. Ils moquaient les passions, ils moquaient les sentiments ; alors même – et il s’agit de toute l’ironie des créatures – que c’était ainsi qu’on les nourrissait. Si vous ne souhaitiez pas que votre Brûle-Misère ne mourût, et qu’avec lui votre cœur se consumât, ainsi que vos sentiments, vous deviez leur donner des passions en pâture, comme nous le faisons encore aujourd’hui. Et si bien sûr, vous souhaitiez que sa flamme fusse infatigable, que le vent l’attisât au lieu de ne l’éteindre, il vous fallait l’unir à une autre, que toutes deux n’en fussent plus qu’une qui s’alimentait éternellement. C’était ce qu’on souhaitait à chaque enfant qui découvrait son Brûle-Misère, brûlant sur son épaule, un matin au réveil.

Ainsi notre jeune amie, Félicie, s’éveilla un jour où l’aube s’était faite timide. Dehors, un ciel sombre et pluvieux boudait l’embellie et alors qu’elle savait que nul n’irait au champ, il crépitait sur sa couche précaire, un fragile Brûle-Misère. Effrayée des flammes dévorantes, et surprise au réveil, elle ne put retenir son cri d’effroi qui fit trembler jusqu’à la chaume du toit !

Les Brûle-Misères, partie 2 – 16 Juin 2025

Étoiles déchues, chues des cieux
Ils croupissent dans la poussière.
S’ils sont enfants du Paradis
Une chair d’Homme en maladie
Leur existence est de misère…
Là-haut, ont-ils défié Dieu ?

17 Juin 2025

Elle bondit hors de sa couche, se dépêtra des tissus raccommodés qui se voulaient être des draps, afin qu’elle ne fusse pas immolée avec eux quand le feu viendra les dévorer. Mais rien ne prit. La petite flamme marchait simplement sur la paille sèche sans qu’une étincelle ne l’embrasât. Félicie l’observait vivre, interloquée… Et bien que sa porte s’entrouvrit, que la tête inquiète de sa mère se dévoila dans l’encadrure, on laissa au silence toute la place du bruit, pour Félicie observât et comprît.

– Que crains-tu ? Demanda impunément la flamme.

– Qu’es-tu ?

– Que crains-tu ? Lui répéta-t-elle patiemment. Regarde-moi vaciller aux courants d’air, danser sur ta couche et laisse tes peurs se brûler à mes filaments.

Il y avait là une valse envoûtante dans les crépitements légers d’une flamme vivante. Elle s’allongeait, se recroquevillait immédiatement, avant de ne s’étirer de nouveau. Et à mesure que Félicie, jeune insouciante, la regardait s’approcher, sa peur libérait ses entrailles et tout en elle se rassérénait. De toute évidence, ce feu-là ne mordait pas. Alors, tendant la main jusqu’à elle, Félicie l’invita à y grimper.

Les Brûle-Misères, partie 3 – 18 Juin 2025

Souviens-toi Argota, toi qui te pensais sage
D’une plume inspirée qui te rendais si fier.
Tu fus terrassé par le roi impitoyable,
Le temps, que tu disais ennemi mortifère,
Qui le fut, mais dont tu dédaignais les présages…

19 Juin 2025

Sur son visage, on lisait la félicité des premiers amours, rayonnant à conjurer la nuit ; elle aurait chassé les mornes moues d’une simple sourire. Elle bouillonnait de sentiments nouveaux, et c’était sûrement son Brûle-Misère qui les avait attisés, quand sur elle, il avait posé les yeux. Félicie ouvrait des portes, ébranlait les murs et criait à qui voulait l’entendre que c’était formidable, qu’en elle s’était levé un jour nouveau. Les premiers à s’en réjouir, et ne pouvant ignorer ses éclats, étaient ses parents.

– Mère, Père, regardez ! Voyez ce qui brille sur mon épaule ! Si je ne sais de quelle sorcellerie il peut s’agir, celle-ci ne me déplaît pas ! Comme elle est douce ! Moi qui croyait que c’était une germe d’un feu dévoreur, qui moi d’abord, puis vous ensuite, allait engloutir ; je m’étais tant trompée ! Non, assurément celui-ci ne mord pas.

Affectueusement, son père déposa la main sur les cheveux ébouriffés de sa fille.

– Mon enfant ! Chéris-le, nourris-le ; ce Brûle-Misère est tien.

Et tandis qu’il parlait ainsi, Félicie en vit deux autres, enlacés en une grande flamme.

– Et ceux-ci, serait-ce les vôtres ? Pourquoi ne jamais me les avoir montré ? Demandait-elle innocemment.

– Jamais nous ne te les avons cachés, ma belle, répondait sa mère, mais tu n’y as jamais prêté attention. Car ainsi sont-ils, les Brûle-Misères : si tu n’en as jamais vu naître, jamais non plus tu ne verras ceux qui trône sur les cœur des passants.

Et ainsi, Félicie apprenait qu’à chaque âme se dévouait une flamme.

Les Brûle-Misères, partie 4 – 20 Juin 2025

Cédez à la Brume et craignez la Nuit,
Ainsi nous appelle-t-on au voyage.
Moi qui cherche les muses, fuis l’Ennui
J’irai jusqu’à ces confus paysages
Au travers des Plaines, Désert et suie
Pour trouver ce qui noircira ma page.

21 Juin 2025

Pour tous les jours qui suivirent, puisque la fierté pavoisée de son Brûle-Misère ne pouvait être cachée du monde, elle sortait, de l’aube au crépuscule, courant dans les champs, se pavanant au marché. Et même si chaque visage s’accompagnait d’une flamme, la sienne ne pouvait être que plus belle. Les autres étaient trop extravagantes, pour certaines menaçantes ; quelqu’unes parfois semblaient vers elle incliner, brûlant davantage à son passage, mais une seule lui fut envoûtante. Elle paraissait douce, d’une flamme amoureuse, tant qu’elle se surprit à vouloir se réchauffer auprès d’elle, même si le soleil incendiait tout son corps. Et chaque fois qu’elle voyait ce Brûle-Misère – et elle savait se créer des occasions – sa flammèche glissait de son épaule, le long de son bras, pour s’en approcher un peu plus. Mais l’affre des passions est bien qu’elles ne sont que trop rarement partagées ; ainsi en était-il pour celle-ci. Ce petit Brûle-Misère qu’elle convoitait tant n’était qu’effrayé par les élans que Félicie manifestait, alors qu’il rejoignait le jeune garçon au charme discret auquel il s’était dévoué, et après un regard gêné, il disparaissait dans sa ferme. Et ce, chaque jour qui se levait sur la Terre. Car chaque jour, Félicie sortait, chaque jour s’en allait voir ce garçon, qui chaque jour, et malgré qu’il s’y acclimatait, la fuyait. Ce que Félicie ignorait, c’est que pendant qu’elle s’émerveillait d’un, un autre, plus reclus, la toisait…

Les Brûle-Misères, partie 5 – 22 Juin 2025

Pauvre roi d’un royaume décrépit,
Son trône n’est plus que chaise de bois.
Et quand il ordonne, ou qu’il lève un doigt,
Désabusés, on le moque, on le rit.

23 Juin 2025

C’était un jour que Félicie avait retenu sur ses éphémérides grossières, une heure qu’elle avait longuement guettée. Car voici déjà un mois que Félicie s’était parée de son Brûle-Misère, et un mois qu’il brillait de plus belle quand elle côtoyait le jeune garçon de la ferme voisine. Comme il était trop timide pour s’approcher d’elle, elle avait consciencieusement observé ses habitudes de travail, connaissait à quelle heure était attribué chaque labeur. Et ce jour-là, cette heure-là, il était aux pâturages, en berger des quelques brebis que possédait sa famille. Elle savait qu’elle pouvait venir à sa rencontre sans craindre qu’il ne se dérobât, puisque jamais le berger n’abandonne ses brebis. Alors, louvoyant entre les épis de blé, se faufilant sous les branches des arbres et les ramifications des bosquets, elle s’approchait sans bruits et avant qu’il ne sentît sa présence, elle se présenta à lui :

– Que fais-tu ?

Le jeune homme sursauta.

– Pourquoi es-tu ici ? L’interrogea-t-il. Pourquoi venir me troubler ?

– Te troubler ? Je viens seulement te visiter… M’est-ce défendu ?

– Mon vieux père malade de permettrait qu’ainsi je prenne du retard. Je n’ai plus de mère, et mes tâches sont nombreuses, je ne peux tarder.

Tendrement, Félicie posa les yeux sur lui et elle l’aima. Elle les aima lui et son Brûle-Misère, son dévouement et sa simplicité.

Les Brûle-Misères, partie 6 – 24 Juin 2025

Lors de mes trop nombreux voyages
J’ai vu
Bien au-delà de tous nuages,
Un ciel
Dont l’azur taché d’éclats d’or
D’argent
Se faisait frontière des morts.

25 Juin 2025

– Alors laisse-moi t’aider, dit-elle. Si ces tâches sont trop nombreuses pour deux mains, le seront-elles toujours pour quatre ?

Le visage du garçon se ferma, et il semblait soudain pensif, comme si l’inattendue proposition venait de briser la carapace.

– Et bien j’ignore si je le puis, il me faudrait en aviser mon vieux père. Il n’a jamais eu le goût pour l’altérité et s’il apprenait qu’une étrangère m’était venue en aide, il pourrait bien s’épandre en punition.

Félicie s’inquiéta. Elle ne voulait qu’un si joli visage fusse battu par le bois.

– Oh non ! S’il en est ainsi, alors je n’en ferai rien !

– J’apprécie ton aide, et j’interrogerai mon père. Reviens-moi demain, je serai encore aux pâturages. Je t’informerai de la décision de mon père.

Résignée et soucieuse du sort de l’enfant, Félicie s’éloigna. Son Brûle-Misère, comme un miniature brasier sautillait d’une épaule à l’autre.

– N’est-il pas idéal ? Ne voici donc pas une flamme à s’éprendre ? Félicie, retourne-toi, contemple-le. N’est-il pas garçon à s’éprendre ?

Félicie lui jeta un dernier regard, et s’imagina lui envoyer un baiser, avant de tourner talons pour revenir à la prochaine aube.

Les Brûle-Misères, partie 7 – 26 Juin 2025

Je finirai misérable et vaincu
À l’aube du décharnement des âmes,
Quand seront élevés les convaincus
Le reste précipité dans les flammes.
Je finirai misérable et vaincu.

27 Juin 2025

Et ainsi, comme le jour succède à toute nuit, vint le lendemain. Aux aurores que chantaient le coq, Félicie se levait. Quittant ses légers tissus, et se revêtant d’une robe dont elle dut taper les poussières, elle sortit. Agitation et confusion était fille timide à ces premières heures. On devinait encore les bâillements du soleil caché derrière les derniers nuages. Elle s’était pris une miche pour taire ses gargouillements qui n’étaient distingués et avait glissé ses petites pieds dans ses plus robustes sabots. Son Brûle-Misère qui observait ces préparatifs, ce rituel, s’était tenu au silence. Mais même s’il ne brûlait de mots, il brûlait de passions. Il se consumait aux pensées de ce jeune garçon dont le nom lui échappait encore. Les idées riches d’amour, elle traversa les champs, parcourut les pâturages. Elle vit au loin un jeune berger et quelques brebis bêlantes qui se nourrissaient d’herbe mal coupée. Elle s’emporta encore un peu plus dans le brasier de ses feux, en s’approchant de son soleil.

– Laisse-moi t’aider, répéta-t-elle.

Bien qu’il ne l’avait pas vu s’approcher, il commençait à s’habituer à sa présence et ses propositions inopportunes.

– Qu’en dit ton père ? Continua-t-elle. Suis-je enfant du loup à ses yeux, à qui on ne peut confier de brebis ?

Il laissa son visage se tordre d’un sourire amusé.

– Il n’a émit aucune réserve. Et il serait même du curieux de te rencontrer pour te remercier. Il semblerait que mon père t’apprécie alors que jamais il ne t’a vu…

Et Félicie se réjouit de la nouvelle.

Les Brûle-Misères, partie 8 – 28 Juin 2025

De quoi t’embrases-tu, ô toi, belle inconnue ?
Puisque le ciel t’as offert beautés et vertus,
Pourquoi cacher son visage et taire ses mots ?
Pourtant, les étoiles tachetant tes pommettes,
Autant que tes profonds yeux de jade jumeaux
Sont de ces splendeurs qui inspirent tout poète…

29 Juin 2025

La journée fut au goût de miel, et le doux crépitement des feux se mêlait aux chants des oiseaux. Félicie se sentait en plénitude, entre les moutons et ce jeune garçon, Adam, qui les gardait avec elle. Elle aurait tant voulu que le temps se parât d’une robe d’éternité, mais il la fuit. Le milieu du jour en fut le premier témoin : le soleil brûla en son zénith avant de ne chuter, d’une ruine qui fut effroyable pour Félicie. Car l’obscurité ne faisait pas qu’effrayer les brebis, elle la chassait, elle aussi, autant que la lumière du jour. Bientôt, aux premiers scintillements des étoiles, elle se devrait de s’en retourner chez elle, car l’éternité n’a jamais duré plus que le jour.

– Il va être l’heure, disait Adam. Nous ne voyons guère plus loin que le bout de nos souliers, et les brebis ne doivent même plus savoir ce qu’elles mangent. Rentrons.

Félicie en fut déçue, non pas que les brebis délaissassent les pâturages, mais qu’elles fussent conduites par Adam, qui s’éloignerait d’elle dans la nuit.

– Puis-je t’accompagner ? Se risqua-t-elle finalement.

– Que diront tes parents ?

– Je serai de retour chez eux avant que la lune n’ait atteint son trône.

Alors, et comme la présence de cette jeune fille plaisait tant à son Brûle-Misère, Adam acquiesça d’un geste. Ils s’en retournèrent tous deux aux étables, y établirent les brebis, avant qu’Adam ne franchît la porte du logis. Félicie le salua, déshabillée d’un vieux regard au travers de carreaux sales, et s’en alla. Ce soir-là, les parents de Félicie s’inquiétèrent.

Les Brûle-Misères, partie 9 – 30 Juin 2025

Enfant du Paradis, vos silences m’inquiètent,
J’aurai aimé vous voir une dernière fois…
Jamais vous ne quittez la réclusion quiète
Qu’on vous a imposé… Est-ce là votre foi ?

1 Juillet 2025

Retrouver Adam était devenu la nouvelle routine de Félicie. Ce garçon occupait ses journées, autant qu’il occupait ses nuits. Ses pensées empreintes de son visage ne pouvaient plus passer le temps sans se souvenir des derniers mots d’Adam, de son dernier sourire, ou des prochaines choses qu’elle aurait à lui dire. Elle lui parlait tous les jours, s’adressait à son reflet dans on esprit toutes les nuits. Il était devenu son obsession, la brise vivifiante qui attisait ses feux. Il pouvait bien tout lui demander, tout lui proposer, elle ne savait le lui refuser puisque c’était lui qui nourrissait son Brûle-Misère. Ses parents s’inquiétaient de plus en plus. Il la voyait moins : elle rentrait le soir, partait au matin, et tantôt sans les saluer, ni le soir, ni le matin. Ils ne savaient se réjouir que leur fille, qui semblait pourtant épanouie, assassinât tant de temps avec un bel inconnu, rencontré au hasard d’une balade. Il y avait là bien de quoi se méfier. Un soir, ils l’attendrirent de pied ferme alors que la nuit qui s’était installée repeignait toutes les âmes de noir. Ce soir-là donc, quand elle rentra, elle se voulut discrète et poussa d’un plaintif grincement sa porte de bois. Mais alors qu’elle ne pensait voir nulle lumière, une bougie trônait sur la table et ses deux parents s’y trouvaient assis.

– Félicie, mon enfant, tes absences nous inquiètent. Cela fait longtemps que n’as passé de journée à nous épauler sur nos tâches.

– Oh ma petite maman, pardonnez-moi ! Je brûle tant pour ce garçon qu’il devient ma seule occupation. Demain encore, j’irai, car voilà que son vieux père veut me rencontrer. Mais je passerai le reste de l’été avec vous.

Ce soir encore, ses parents s’inquiétèrent.

Les Brûle-Misères, partie 10 – 2 Juillet 2025

Les jours où le ciel d’azur n’a d’entraves
Il me prend à rêver du paradis,
Comme si j’en étais un enfant brave,
Oubliant que ma chair est maladie…

3 Juillet 2025

Puisqu’on l’avait invitée, elle irait. Bien sûr, ses parents s’inquiétaient, elle avait vu de ses yeux l’effroi qui se dissimulait dans leurs pupilles distillées. Mais il n’y avait rien à craindre, Adam était un garçon idéal, un garçon à fondre, puisqu’ainsi semblait-elle faite de cire quand elle était avec lui. Et son père devait être de mêmes vertus puisqu’une âme viciée ne pouvait qu’engendrer une descendance mauvaise, et Adam ne l’était en rien. Elle irait, et elle reviendrait bien vite. Le soleil sera couché, la lune aura pris son trône bien sûr, mais elle rentrera ; et ainsi essayait-elle par tout moyen d’en convaincre ses propres parents. Finalement, et voyant que la flamme sur son épaule ne pourrait être tarie, ils la laissèrent finalement partir ; ils n’y pouvaient plus rien, c’était une décision qu’ils ne pouvaient prendre pour elle. Elle les embrassa et sortit. La soirée était douce. Fredonnant et ravie, elle traversa le village, elle traversa le marché, elle traversa les champs. Faisant face à une porte que désormais elle connaissait si bien, elle en fit gémir les planches. Il n’y eut d’abord aucune réponse mais un peu persévérance et la porte se déroba finalement à ses coups. Un vieux visage ridé l’accueillit, et bien qu’elle en fut surprise, elle ne fut pas irrespectueuse de son éducation et salua.

– Bonsoir monsieur. Je vous remercie de me recevoir. Votre fils n’est pas là ?

– Oh non, pas encore. Il doit être aux champs, mais n’ayons pas d’inquiétudes. Adam est un brave jeune homme. Prends-donc plutôt place, disait-il en lui tirant une chaise, prends place et raconte-moi… Tout.

Les Brûle-Misères, partie 11 – 4 Juillet 2025

Imaginez un monde autre que noir et blanc,
Un monde philanthrope et façonné d’estime,
Où la haine n’est pas l’enfant illégitime
De l’Homme diviseur et déjà divisant…

5 Juillet 2025

Tout. Quelle est la signification d’un mot, lâché négligemment, avec la méprisante insolence pour une réponse qui ne saura jamais satisfaire ? Car ‘‘tout’’ sera toujours insatisfait. En vérité, ce vieil homme ne voulait rien de ce tout, ou alors n’importe quoi, une partie quelconque, choisie au hasard, racontée à la va-vite et entrecoupée des distractions alentours. Une flamme qui crépitât, un croassement funeste, un silence pesant : ainsi en était-il pour les distractions qui happaient Félicie. L’écoutait-il vraiment ? Elle voyait ce feu dévorant qui brûlait dans ses yeux et dont le Brûle-Misère menaçant reflétait l’ardeur. Elle pouvait parler, ses mots ne pouvaient être aussi séduisants que son corps ne l’était pour un fatigué des jours qui n’avait guère plus de plaisir. Adam ne franchirait jamais cette porte, peut-être la nuit l’avait-elle emporté. Autour, les murs se refermaient sur elle, elle sentait les filaments brûlants des envies mordre ses joues, ses hanches, son visage. Elle parlait encore, et ne pouvait se taire. Tantôt la réalité s’échappait par les mots, par une fenêtre entrouverte dans son esprit, enfin.. Plutôt l’esprit échappait la réalité. Car elle était toujours là, saisissant les corps que l’esprit avait quitté, réalité dont l’esprit essayait de se protéger. Beaucoup de mots coulaient, un flot intarissable contre une flamme dévorante, beaucoup de mots pour approcher le ‘‘tout’’ mais il en manquait toujours un, un pour le refus, un que l’esprit ne pouvait plus formuler. Cette nuit, Félicie fut tant brûlée…

Les Brûle-Misères, partie 12 – 6 Juillet 2025

« Et toi, ton cœur sera transpercé par un glaive »…
Il n’est nul besoin de croix pour mourir martyr
Seulement accepter que la vie en soit brève,
Une vie d’amour que certains feront satire.

7 Juillet 2025

Recroquevillée contre un arbre et noyée de pénombre, elle pleurait. À peine avait-elle franchi la lisière de forêt. C’était un monde de ténèbres, abandonné à une sombre hégémonie qui l’attendait, mais il était tout de même préférable à l’enfer. Car ce qu’elle avait fui, et elle-même ne savait comment, c’était l’enfer, dissimulé derrière une porte de bois, dont le diable avait un visage ridé. Elle en avait les marques, de cet infernale prison : partout sur son corps, des brûlures la déchiraient. Partout dans son cœur, des brûlures la déchiraient. Son Brûle-Misère paraissait si faible, vaincu et écrasé. Écrasé par la douleur, écrasé par la honte, la honte d’un corps brûlé, exposé aux yeux de tous, comme une indigne faiblesse révélée. Peut-être que les ténèbres qui la couvraient étaient bons, puisqu’ils cachaient à l’indiscrétion du monde les marques de la honte qui louvoyaient sur son corps. Elle avait promis, elle ne s’y était pas tenue : qu’allaient penser ses parents ? Ils ne la voyaient pas rentrer, et si elle s’y résolvait, finalement, et seulement après une âpre lutte contre elle-même, que diront-ils à la vue des brûlures ? Que leur fille était de ces dévoyés, ces infâmes ? À leurs yeux, sera-t-elle toujours leur petite fille ? Et les gens, que diront-ils ? Et Adam qu’est-il ?… Qu’est-elle devenue ?…

Les Brûle-Misères, partie 13 – 8 Juillet 2025

Ai-je été trahi ? Suis-je figure du Diable ?
Dans la ville sans nom, esseulé je demeure,
Car celle qui par ses mots emporta mon cœur
M’a offert comme proie à un doute effroyable.

9 Juillet 2025

Il était une fois une jeune fille enfant de labeur comme le furent ses parents. Il était une fois parmi d’autres, parmi tant d’autres, une jeune fille brûlée des envies des hommes, éhontées de sa propre chair, dégoûtée de son propre Brûle-Misère qui pouvait lui aussi, d’une envie dévorante, brûler la chair. Il était une fois, une jeune fille disparue dans les bois, abandonnée aux ténèbres.

Amis, nul ne revit Félicie. Ce fut un nom que les bouches étonnées s’arrachèrent, un nom qui fut l’étincelle des commérages enflammés, et un nom surtout qui fut pleuré de quelques uns. Nul ne sut ce qu’il advint de l’enfant. On interrogea Adam, il n’en savait rien ; on interrogea son père, il n’en fut guère plus éloquent. Les marchands étaient quiets, les champs silencieux ; la vie de Félicie, épanouie quand elle brûla pour la première fois, était maintenant évanouie dans la torpeur éternelle d’un hameau vulgaire. Et si personne ne sut rien rien de sa disparition, personne n’en sut non plus la raison. On chercha par ici, on chercha par là, mais à jamais, elle avait disparue.

Il n’y a à ce conte ni moral, ni réjouissances. Il n’est qu’un témoignage de la misère, le récit d’une vie perdue. Ce n’était nécessaire, ce n’était juste, et ce récit, aujourd’hui encore, n’est pas une histoire fantastique, mais un fait anodin, banalisé par nos pairs, et moqué par notre justice.

Les Brûle-Misères, partie 14 – 10 Juillet 2025

Moi, Pirate des mots, poésie pour trésor,
Je fais du sang l’encre pour le blanc de mes pages.
Dans la mer des idées, où je vogue vers l’or
J’aborde tout navire au gré de mes pillages.

11 Juillet 2025

L’inconnue connue, ce serait elle. Magnifique, mystérieuse, l’envoûtante – même si elle ne m’a jamais rien offert d’autre que le silence et quelques messages volatiles. Son nom semblait faux d’une seule lettre, mais cette dissonance curieuse lui donnait une grande beauté. Elle avait des yeux verts, de jade timide, où les reflets n’étaient pas ceux du monde qui s’y mirait mais ses propres confins, qui étaient à son image : mystérieux. Elle s’aimait coquette, me paraissait-il, et avec ses envies variaient ses cheveux. Tantôt frisés, longs et de jais, un battement de cil les faisait apparaître avec leur reflet de feu, coiffés d’une broche élégante. L’encre de sa peau révélait ses passions que ses mots retenus se gardaient d’exposer. Elle semblait avoir tant à me dire, elle qui s’était intéressée à mes plus simples apparats, et pourtant, mon drame de ce jour-là fut son absence. Véritablement, elle n’est nulle autre que mon inconnue connue, et je ne peux me résoudre à l’abandonner au silence. Alors sans cesse, je supplierai encore ses mots…

Portrait d’Inconnus, n°1 – 12 Juillet 2025

L’amour est cet être qui pèse sur le cœur
Incandescente flamme, une Brûle-Misère
On oublie nos peines, nos tourments en désert
De ses feux on brûle, mais jamais on ne meurt.

13 Juillet 2025

Bedonnant, et la moustache broussailleuse, il semblait tel à un magnat dont la richesse n’était d’or mais de mots. La cape qui tout entier l’enveloppait couvrait jusqu’à ses souliers, comme s’il se voulait discret, que jamais on ne pût savoir où irait son prochain pas et que son chemin fût une œuvre de providence. Il n’avait aucun besoin de lunettes pour gonfler ses pupilles, car ses yeux grands ouverts dévoraient déjà le monde en détails ; des détails pour rire, des détails pour écrire, des détails pour vivre. Il passait dans nos rues, le pas inattendu, puis passait dans nos livres où il nous racontait que chérir un mariage était un arbre qui poussait dès l’aube, pour croître jusqu’au crépuscule et dont on cueillait les fruits la nuit. Il avait des airs de poète, il avait des airs de grand-père, des airs de passionné, des airs de maître. Mais pour moi c’était cet inconnu, que je semblais pourtant connaître quand ses mots m’atteignaient. Oui vraiment, je l’ai rencontré dans un jardin, lui, le bedonnant à la moustache broussailleuse et à la stature de pierre.

Portrait d’Inconnus, n°2 – 14 Juillet 2025

Le début de ma vie commença par la scène.
Entouré de mauvais, et de ces âmes folles
Ils salissaient d’envies et de vices obscènes
Les arts et leurs muses. Les pièces dans le bol
N’étaient en rien salut, mais perfidies malsaines.

15 Juillet 2025

Les yeux gonflés et la tête ballante qui exhortait qu’on en coupât le cou, qu’avait-elle pleuré ? Cette Madeleine épuisée, inconsolable et – on ne le sut que plus tard – brisée, elle était affligée d’une peine qu’aucun ne devinait, une peine rare, une peine terrible, une lame de fond pour le naufrage de son âme ; ainsi son coeur était meurtri d’un glaive qui le perforait de part en part, et en vidait le sang. Quand il n’en eut plus, que la rougeoyante lame eut achevé son œuvre sinistre, son coeur se vida aussi de larmes, et il finit séché et décrépit. Elle était pâle, pâle à être fantomatique, elle était notre morte que nous regardions, des aiguilles au coeur. Si nous avions pu lui donner de notre sang, de nos larmes, nous aurions régénéré ce corps terrassé, mais elle n’en voulut jamais. Elle pleurait et mourrait seule, loin de nos vaines compassions qui ne pouvaient la consoler. Il nous restait à attendre, le temps passerait, l’emporterait vers de plus glorieux chemins ou d’effroyables tourments. Notre pleureuse siphonnait bientôt toute notre peine…

Portrait d’Inconnus, n°3 – 16 Juillet 2025

Un soir, aux premiers feux d’un ciel mauve
Viendra le décharnement des corps.
Les bêtes d’ombre, terribles fauves
Effraieront, par un sillon de morts
Toutes âmes qui ne seront sauves.

17 Juillet 2025

De quelles beautés ne ravissait-elle pas ces corps qui s’écrasaient devant elle ? Là, jonchée sur une estrade de bois, elle guidait les errantes du village jusqu’à elle, à ses pieds, de quelques notes, de quelques chants qu’emportait le vent. Elle était la sirène des places : s’approcher était céder à son charme, et d’elle on ne pouvait plus ni détourner les yeux, ni tourner le dos. Il m’a été donné de connaître des réticents, des esprits réfractaires à ses dons enivrants ; mais aucun ne le fut éternellement. Ils cédèrent tous, ils cédèrent à sa voix, ils cédèrent à sa beauté ; et ils déposaient à ses pieds leur or et tout leur être. Oui, vraiment, et c’était là sa plus grande expertise, madame savait ravir, elle était ravissante et ravisseuse. J’ai eu la chance de ne jamais la rencontre, mais j’ai pu l’entendre. Sa voix était si douce… Artiste des images, elle semblait peindre un idéal, tout un monde dont elle serait reine, et où chaque homme qui en entendrait une note, en percevait un trait, se voyait roi. Et c’était ainsi que la sirène qu’elle était les dépouillait tous, un par un…

Portrait d’Inconnus, n°4 – 18 Juillet 2025

Madame est maniérée, madame est délicate,
Madame a enfermé mon cœur dans ses doux yeux.
Madame est à ma nuit la lune dans les cieux
Madame Séléné, qui s’éloigne d’Hécate.

19 Juillet 2025

Il était l’élégance, et elle lui seyait comme aucune autre qualité. On le voyait souvent passer, lui et son chien, tous deux vêtus de noir, comme les premiers d’un cortège funèbre, avançant toujours vers d’autres funérailles. Quand on les croisait, lui avec son grand chapeau qui lui offrait un manteau d’ombre, et son chien aux poils drus qui lui faisaient une robe de jais, ils semblaient toujours marcher vers de nouveaux horizons, des horizons que les pauvres ignorants des arts ne pouvaient concevoir ; mais des horizons qui n’étaient que pour lui, tout entiers à lui. Et si tous deux s’en allaient par là-bas, c’était pour défier la solitude. Ils la défiaient par la peinture, par l’écriture, et pour tout autre art noble qui pouvait la faire s’enfuir. Quand ils revenaient, que le village immobilisait sa vie pour contempler l’élégance, il nous semblait qu’il était un peu plus proche du ciel, la tête dans des nuages créatifs, trop pleine de paysages uniques d’horizons inconnus. Enfin… Inconnus pour ceux qui le regardaient passer…

Portrait d’Inconnus, n°5 – 20 Juillet 2025

Trapu comme un goblin, l’étrange petit père
Souffrait seul les embruns des assauts de la mer.
Ses souvenirs voguaient, ballotés par les vagues
Et l’enfant aux pagaies qui remuaient les algues
À l’aube de sa vie riait du crépuscule.
Face à cet infini, il semblait minuscule…

21 Juillet 2025

Qu’elle semblait mal à l’aise ! C’était toujours ainsi quand quelqu’un se délectait de ses beautés et s’essayait à en faire l’éloge, de quelques mots, d’un coup de pinceau, d’une note sur un instrument. Et chaque fois qu’un artiste se proposait à l’exercice, subjugué de ce qu’elle était, elle faisait une moue, détournait les yeux et ses joues rebondies s’empourpraient. Elle se contentait de sourire, puisque c’était ainsi qu’on l’idéalisait. Elle avait l’habitude timide de sortir un miroir et d’interroger le petit reflet qu’il lui montrait. Elle s’y plongeait, sans un mot, curieuse de savoir si les louanges qui s’élevaient pour sa personne n’étaient que d’étranges passions soudaines de quelques âmes créatives ou bien une vérité, ancrée dans ses traits, qui témoignaient au monde tourné vers ses attraits qu’elle était belle, qu’elle méritait que tous les regards s’accrochassent à elle. Et même pour moi, ou pour mes contemporains, il n’était pas chose aisée d’en détourner les yeux…

Portrait d’Inconnus, n°6 – 22 Juillet 2025

S’enfuir le jour
Se vendre à la nuit.
Fausser l’amour
Pour tromper l’ennui.
Ce n’est pas une vie
Mais la mort au détour.

23 Juillet 2025

Elle nous toisait. C’était ce qu’elle savait faire de mieux, cette Madame, cette Maîtresse, cette Illustre. Nous n’étions que des serviteurs grouillants qui se devaient de se presser à ses soins, se plier à ses demandes, s’exécuter à ses ordres. Chaque hauteur qu’elle prenait sur nous la rendait un peu plus fière. Quand elle montait son cheval, ou bien même un poney, elle se délectait de ces quelques centimètres qui l’éloignaient un peu plus du sol et qui faisaient de nous de plus infimes fourmis encore. Elle faisait le tour du domaine, au pas, car elle ne voulait pas écourter son plaisir capricieux de trôner, une élite au dessus des larbins qui n’étaient que pour être à son service. Nous ne la détestions pas, nous la méprisions, et certains d’entre nous en avaient pris pitié. Pitié pour cette dame, trop seule et trop transparente pour la société mondaine qui n’avait que ses domestiques qui pouvaient lui reconnaître quelconque noblesse et quelconque autorité…

Portrait d’Inconnus, n°7 – 24 Juillet 2025

Elle serrait sa peluche et fermait les yeux ;
Le feu des Hommes pour la sagesse de Dieu
Immolait un monde chu au creux de la paume
De l’Impie aux cris des monstres et des fantômes.

25 Juillet 2025

Quand mes yeux le virent pour la première fois, je les crus fous. Une telle vision du paradis ne pouvait être à portée des yeux d’Hommes. Ma chair était impure et dans mes pupilles dansaient encore les vices de ma condition. La lumière divine pouvait-elle réellement traverser les ténèbres qui les aveuglaient ? Pourtant, il se trouvait bien là, couvant la mère et l’enfant assoupis, un ange. D’une blancheur de l’Immaculé, et au visage dénué de toutes les imperfections propres à la chair mortelle, cet ange ne pouvait se détourner des cieux. Absorbé vers le Très-Haut, pensait-il ? Pouvait-il être secoué des soubresauts d’une pensée vagabonde ou à la seule prière était dévoué tout son être ? Les pensées étaient-elles, elles aussi, les affres de la condition humaine ? Quoi que fût la vérité, je restais asservi aux miennes. Aurais-je dû me taire devant un tel miracle que les yeux clos attendaient éternellement avant de ne s’ouvrir qu’à sa disparition ? Sûrement. Il était temps à la contemplation. Et peut-être était-ce ce que son silence m’apprenait…

Portrait d’Inconnus, n°8 – 26 Juillet 2025

Comme fanent les fleurs, la mort vient en hiver
Elle apporte la peur, la froide cavalière.
Par un baiser chassée, la vie fuit en automne
Peu à peu effacée de couleurs monotones.

27 Juillet 2025

Nous l’avions tous vue et dès lors nous l’avions tous désirée, discrètement et ardemment. Elle devait avoir pour sa propre personne le même amour inconditionnel que nous lui portions, car dans sa chambre – la demeure sacrée de son intimité que nombre voulaient profaner – se succédaient les peintres. Ils lui dressaient des portraits à son bon plaisir. Et nous avions passé nos têtes lors d’un tel rituel et depuis nos coeurs battaient d’envie. Elle était toujours de blanc vêtue, et des yeux bleus qui scrutaient le monde, elle était notre mariée. Si certains voyaient dans ces mariées immaculées les plus belles louanges à la pureté et sa pudeur, cette dame-ci, et malgré qu’elle en portait les couleurs, n’était pas de ces filles de chasteté. Ses yeux nous le disaient. Chaque fois que nous croisions son regard, les joues rouges d’embarras, il nous parlait du plaisir qu’elle prenait à éveiller nos désirs charnels. Vraiment, cette voisine semblait la plus envoûtante sorcière.

Portrait d’Inconnus, n°9 – 28 Juillet 2025

Le blanc de la page est témoin de la défaite
Tant redoutée de l’impression du poète.
Les rares mots écrits n’ont ni poids, n’ont ni charme
Et l’encre semble être pour la page ses larmes.

29 Juillet 2025

Fragile de constitution, ainsi que l’imposait son jeune âge, sa force était de simplicité. C’était une force que nous avions tous perdu depuis trop longtemps, le simple, l’humilité née de toute innocence. Elle en avait le visage, elle en était le portrait. Je ne savais rien d’elle ou de sa courte vie, mais quand ses yeux ronds, rieurs tantôt se posaient sur mes lèpres, je voulais l’en garder, des miennes et de toutes celles du monde. Sa pureté ne pouvait qu’être salie des noirceurs adultes ; on tordrait son sourire, on creusera ses cernes, on déliera ses mains et on saccagera l’ange qui se cache dans son visage. Quand je voyais cette petite inconnue plongée dans notre folie, je ne pouvais que nous en vouloir d’ainsi sacrifier nos roses jeunesses pour des fièvres d’or et de sang. Elle, qu’en savait-elle de ce monde ingrat et si loin de ses pures idées ?

Portrait d’Inconnus, n°10 – 30 Juillet 2025

Le Rouge et le Noir sont les couleurs de la haine
Les nuances ternies de nos relations
Du Rouge la colère et du noir vient la peine,
À réveiller nos vices mus en passions.

31 Juillet 2025

Elle attendait, car elle ne pouvait rien faire d’autre. L’âge la contraignait. Se lever était difficile, marcher était difficile, manger était difficile ; vivre était difficile. Assise sur une chaise quand l’aube s’éclairait, elle ne s’en levait que quand le crépuscule s’assombrissait, rejoindre sa couche, vide, abandonnée. Ses journées étaient d’attente, ses journées étaient de souvenirs. L’aube de sa vie s’était éclaircie il y a bien longtemps déjà, elle avait atteint le crépuscule, qui commençait à poindre. Il ne lui restait plus qu’un repos, et c’était sûrement celui-ci qu’elle attendait. Depuis combien de temps avait-elle dilapidé sa jeunesse ? Sa grande masure n’avait plus de sang jeune depuis que ses fils, depuis que ses filles l’avaient quittée sans jamais n’avoir pensé à y revenir, la laissant là, assise sur sa chaise à regarder les aiguilles se courir l’une après l’autre. Comme sa couche, l’autre chaise était vide ; le repos l’avait déjà emporté. Attendre à deux avait été tué le temps, attendre seule désormais était comme se laisser tuer par le temps.

Portrait d’Inconnus, n°11 – 1 Août 2025

Quelles sont les peines affligeant votre chair ?
Les traits des damnés sont les vôtres désormais,
Le corps en silence, mais votre âme jamais,
Vous mourrez dans les yeux de ceux qui vous sont chers.

2 Août 2025

« Cavalier rieur ! », « Cavalier rieur ! » ainsi qu’on le hélait dans les rues, ce gentilhomme grassouillet mais affublé des toges des guerriers ! Le monde était hilare. Était-ce dû à son sourire qui étirait son visage ou encore par le ridicule qui caractérisait ses pas ? Lui-même ne semblait pas se penser sérieux, la main au fleuret, la tenue haute et les bottes qui faisaient résonner leurs talons dans les sinuosités des rues. Et bien qu’il se contentait de sourire, ou bien d’en rire, il ne racontait ni ses chevaleries, ni des faits d’armes, ni des champs de bataille ; et bien vite on se disait que c’était une réalité brutale qui lui était inconnue et qu’il n’en connaissait que les déguisements. Ce n’était pas plus mal, il en avait gardé son humanité qui se trahissait dans ses éclats de voix, qui accompagnait les railleries, qui s’incarnait dans chaque « Cavalier rieur ! » qui pouvait éclater à son passage. Je le trouvais amusant, ni bouffi, ni bouffon, mais un bonhomme qui se dandinait aux plaisirs des rires qui semblait être le paiement qu’il désirait.

Portrait d’Inconnus, n°12 – 3 Août 2025

Ivrognes de la vie, vous, ivres de la bière,
Vous buvez aujourd’hui, mais vous buviez hier.
Allez donc autre part vous épandre en rivière
Car je ne veux sortir ce soir ma serpillère.

4 Août 2025

J’ai un jour croisé l’effroi, qui avait pris des traits humains, qui avait revêtu un visage. Je ne pouvais savoir qui était cet homme, un inconnu qu’un hasard m’avait rendu familier, mais je pouvais connaître ses états d’âme ; il suffisait de lire son visage, de se plonger dans son regard. Et ce qui s’y trouvait, terré, reclus et menaçant, c’était l’effroi, et le désespoir. Ils étaient tellement bouillonnants que je ne voulais trop longtemps les observer, pourtant… Ils happaient tout… Les plus sombres émotions happaient tout. Qu’avait-il connu ou éprouvé pour qu’il soit lui-même l’apôtre de sa propre détresse, qui gagnait tous ceux qui le rencontraient ? Je doute aussi que nous pouvions le toucher. Il semblait craindre la chaleur, il semblait craindre les autres, et il se serait sûrement abandonné à la panique si nous n’avions ne serait-ce qu’osé poser une main sur son épaule. Car cette main lui aurait laissé comprendre que tous le voyaient, tous voyaient les ténèbres blotties au fond de ses yeux.

Portrait d’Inconnus, n°13 – 5 Août 2025

Les cartes dans ses mains, devenues ennemies
Ne pouvaient plus gagner, seulement un jeu louche.
Et quand l’adversaire le couvre d’infamie,
N’ayant pas d’autres choix, le cruel, il se couche.

6 Août 2025

Quand je rentrais du travail, tourment aussi long et pénible que la journée d’effort, je le voyais souvent, assis sur des cartons qu’il avait arraché des ordures, un gobelet corné d’une boisson bue depuis trop longtemps déjà, une cloche pour attirer à lui les regards qui préféraient – et de toute bien-pensance – l’ignorer. Nous ne pouvions pas dire qu’il égayait la rue. Non, son regard n’avait aucune gaieté ; il était fade et morose, et même la tristesse semblait s’être tuée dans ces yeux. Il quémandait de l’argent, des cigarettes, de la nourriture ; les passants lui refusaient même leur temps. Il devait être si familier de la rue, son « chez-lui » – ce qui me paraissait toujours ironique, puisque la rue n’était que l’ultime recours pour ceux qui n’en avaient justement pas – et il avait fait ses aises. Dans le quartier, les autres faméliques le connaissaient, leur monde était petit, car peu faisait attention à eux ; ils se connaissaient alors bien vite. Il lui manquait une oreille. Je l’avais remarqué. Mais je ne savais pas pourquoi, je n’ai jamais pris le temps de lui demander…

Portrait d’Inconnus, n°14 – 7 Août 2025

Des ruines des guerres nait l’enfant du massacre.
Il erre sur les champs jonchés des espoirs morts.
L’apogée de ce roi qui fait valoir son sacre
Est de fer et de sang, de montagnes de corps.

8 Août 2025

Je l’ai toujours méprisé, sûrement est-ce parce que je l’ai toujours trouvé hypocrite. Oui, hypocrite ; car ce prétendu enfant de Dieu – pleinement fils d’Homme à mon humble avis – était en réalité une engeance d’hypocrisie, rien d’autre. Il parlait mais n’agissait pas, exhortait aux belles actions, à la belle morale, mais lui-même ne s’y soustrayait pas. Il était fait de ces vices que sa foi aurait dû honnir. Enfin… C’est tout ce que je crois. Peut-être me trompé-je ? Je n’ai jamais aimé ses airs suffisants qu’on aurait dit empruntés aux barons et autres comtes. Il était homme d’église, son humilité aurait dû être sa plus belle vertu, mais lui préférait se pavaner dans de riches apparats. Il courtisait les femmes, et cela se voyait à ses manières, et contractait avec les marchands de misère. Évêque n’était pas sa vocation, c’était son ascension sociale. Oui, tout ceci sont mes médisances : je n’ai jamais parlé à cet homme ; mon temps valait bien plus. Mais cet homme, alors même qu’il aurait dû y consacrer sa vie, cet homme… n’a jamais mis les pieds dans une église.

Portrait d’Inconnus, n°15 – 9 Août 2025

Courant dessus les eaux, parures des marais,
Les Nymphéa ouvrent leurs étoiles de rose,
Et de blanc et de vert qu’accueillent les poiraies,
Les saules, les pleureurs en un tableau grandiose.

10 Août 2025

Tous disaient qu’il était un génie, l’unique parmi les têtes blondes qui se pressaient sur les bancs de l’école. Ses parents semblaient l’adorer, mais à mes yeux, il ne paraissait qu’être le simulacre d’un génie, un garçon contraint aux pressions familiales qui supportaient de ses frêles épaules l’idéal factice de réussite que ses géniteurs n’avaient pu obtenir. Je le pensais comme un enfant sacrifié, comme une jeunesse sacrifiée pour les envies de reconnaissance de ceux qui ne l’ont pas eu. Je le voyais dans son attitude morne, mécanique, son attitude de pantin obéissant, qui se tenait là où les fils de la petite machinerie le contraignaient. Il essayait de sourire, bien sûr : les fils étiraient ses lèvres. Je refusais de croire que ce garçon pouvait être heureux ainsi, à porter des espoirs qui n’étaient pas les siens, à vivre une vie qui n’était pas la sienne. À tous ceux, qui comme moi, exprimaient des réserves, on répétait que ce garçon était un génie. Peut-être refusais-je simplement d’y croire ?

Portrait d’Inconnus, n°16 – 11 Août 2025

Les fils reviennent à leur père,
Poussés d’un exode maudit
Vers l’héritage de misère
Les refusés du paradis.

12 Août 2025

Il se proclamait artiste. Devant tous, pour tous, à tous. Il était artiste pour les gens, artiste pour lui-même, artiste pour l’art. Si on l’interrogeait, il disait artiste, et la question n’avait aucune importance. C’était sa façon d’être différent. Même si on ne le connaissait pas – je veux dire, autrement qu’au travers de son art, dans ses faiblesses, ses misères, sa plus grande simplicité d’homme – on voyait facilement qu’il n’avait d’autres souhaits qu’être différent. Les gens ne semblaient pas le dégoûter, autrement il nous aurait fui taisant sa fierté d’artiste, mais il nous faut plutôt dire que nous le lassions. Et il ne supportait l’idée d’être aussi ennuyeux, d’être une aussi insipide créature qui vivait pour mourir. Lui vivait pour l’art, pour sublimer jusqu’à sa misère ; il était artiste. Sa pipe au bec, posé sur un banc, il regardait passer les gens et les peignait de temps en temps, parce que si nous, nous étions lassant, lui, il y voyait une certaine beauté.

Portrait d’Inconnus, n°17 – 13 Août 2025

La mer imprime l’usure
Sur le temps et les roches ;
Elle est du temps la mesure
Que de ses sels, elle accroche.

14 Août 2025

Pourquoi semblait-elle si triste ? Elle, la belle de ce jour, la nouvellement sacrée, l’aimée de ces heures ; la mariée. Pourquoi ce n’était qu’une expression tordue que ses lèvres tortueuses imprimaient sur son visage ? Ce ne devait pas être ce sentiment qui habitait le mariage, et encore moins le coeur de la mariée. Alors pourquoi donc semblait-elle si triste ? Je l’observais ainsi poser devant un peintre et ses grands airs, qui dessinait son sourire raide sans se poser les questions. Cela devait être du respect, ou bien se moquait-il tout simplement de la détresse de son modèle. J’aurai bien voulu lui poser les questions, me pencher sur ses misères, que sa robe immaculée ne fût pas plus salie de suie. Mais elle n’était ni ma mariée, ni de ces âmes chères à mon cœur ; simplement une inconnue de plus, malheureuse en son plus beau jour, abattue lors de sa plus grande victoire. J’en ai même douté qu’elle ce fût, ne serait-ce qu’un moment, considérée comme la mariée, et non comme la plus grande victime de l’amour…

Portrait d’Inconnus, n°18 – 15 Août 2025

Venez ! Venez à moi, héritiers des douleurs,
Douleurs de vos pères ou douleurs de vos frères,
J’en connais les peines, j’en ai vu les couleurs,
Qui vous fendent le coeur, arrachent l’âme entière.

Douleurs, partie 1 – 16 Août 2025

Au travers de ces carreaux sales, on pouvait toujours apercevoir ses humeurs fatiguées, les joues ternies des résidus de bois et de fer qui encombraient les airs de son atelier. Il frappait l’acier, il sciait le bois ; il emplissait la rue des bruits de son labeur, et remplissait sa vie d’un son autre que le silence. Il n’était pas vilain. À vrai dire, sa carrure musculeuse, ses traits secs, sa barbe de rouille broussailleuse, son calme impérial, tout son être pouvait séduire les dames de ces rues, mais… Jamais nous n’avons vu une autre silhouette s’agiter derrière le verre noirci. Il était tragiquement seul, n’ayant que son ouvrage, jamais achevé, jamais différent, mais jamais non plus pleinement similaire. Il faisait courir ses mains agiles et agonies de balafres sur les outils d’artisan et de ses gestes amples, spectaculaires, tantôt minutieux et précis, il faisait naître les désirs des hommes. Et lui devait avoir une histoire, mais il l’assourdissait de ses marteaux et de cet atelier ; outre les chants du fer et du feu, ne sortaient aucun autre murmures…

Portrait d’Inconnus, n°19 – 17 Août 2025

Votre sang qui goutte comme le font les pleurs
Sont de ces larmes qui j’essuierai d’un revers.
Vous, les dolents du monde, offrez-moi vos malheurs
Qu’au profond de mon cœur, j’accueille vos misères.

Douleurs, partie 2 – 18 Août 2025

On tuait son innocence, et à la traiter ainsi, continuellement, c’était bientôt tout son corps qu’on tuerait. Elle était maigre. Il n’était nul besoin de la connaître pour la savoir familière des misères, enfant des douleurs, la famélique, la battue, la fille de toutes les souffrances. Elle devait être jolie, les joues roses, les os moins apparents, apprêtée des couleurs de la vie ; mais tout ce qu’on voyait d’elle était une peau livide, des yeux morts et un frêle corps qui s’attachait comme il pouvait à un balais qui la dépassait toute entière de deux têtes. Mais au milieu de son labeur, tant au sens de son travail qu’au sens noble des souffrances, elle souriait. Elle s’adressait avec trop de mots aux passants qui ne pouvaient plus l’ignorer, elle les interrogeait sur leur vie, chassant les poussières ; elle questionnait leurs pas, nettoyant les carreaux. Elle était la petite danseuse des rues, et de pavé en pavé, c’était un balais de misère et de haillons. Ses pieds nus sur les pierres froides étaient sa musique, ses paroles étaient ses notes et tous, nous qui ne la connaissions pas, l’appelaient « Causette ».

Portrait d’Inconnus, n°20 – 19 Août 2025

L’infernale machine élancée sur l’asphalte
Efface le pays dans son rétroviseur,
L’inarrêtable élan qui n’a arrêt ou halte,
Et de sombre fumée hors du catalyseur.

20 Août 2025

Aimait-il la mort ou bien la craignait-il ? Son amie ou son ennemie ? Quand je le voyais percer la terre de sa pelle de fer, son air grave et les yeux inquiets, j’en venais à penser que lui-même n’avait la réponse. Aux dires des bonnes gens, des vivants et bien-vivants, toutes les tombes de ce cimetière était son œuvre, et il y flânait ainsi, une pelle à la main depuis trop de temps déjà, trop d’années qu’on ne pourrait compter. Son silence le rendait tel à un fantôme, et du fossoyeur dévoué, il devenait celui qui hante. C’était un champ de croix et de pierres, de mausolées et de fleurs en couronne et sûrement en connaissait-il chaque recoin. Après tout… Il en était l’ouvrier. Il devait savoir la fragilité de notre condition, qu’un coup de vent porte le baiser de la mort, que nos os ne résistent pas au fer. Et quand il inhumait un visage, peut-être voyait-il le sien se recouvrir de terre, sa peau se blanchir et tout son corps disparaître sous la dalle de pierre. Je pense, pour ma part, que pour ainsi chasser la mort, il n’espérait qu’effrayer la sienne…

Portrait d’Inconnus, n°21 – 21 Août 2025

L’œil de feu s’est ouvert, et les plaines s’embrasent,
Les landes s’empourprent ; sur le sol de nos pères
Se répand la fumée, la nuée mortifère
Et meurt le verdoyant que la chaleur écrase.

22 Août 2025

Nombreux aiment les musiciens. Moi, je les idolâtre. Ils doivent être les envoyés du paradis pour ainsi sublimer les sons, les bruissements ou les raclements. Ils sont hors du monde, au cœur de la Nature et de leur habileté nait le sublime. J’ai, petit, rencontré un tel ange, un joueur de flûte, que certains disaient grossiers – et je le déplore. Je ne me souviens plus de son visage, et je n’ai à vrai dire aucune certitude de l’avoir un jour vu. Ce que ma mémoire a inscrit, en revanche, c’est sa musique ; chacune des notes que sa flûte m’a un jour chuchoté à l’oreille habite encore mes pensées, tournant sans cesse dans une danse folle qui emporte ma jeunesse. Au travers des bois – et nous étions nombreux à le suivre dans ses escapades – il imitait les oiseaux et moi, dans mon imaginaire, je lui dessinais deux ailes, blanches, jaunes ou rouges, peu importait… Il fallait qu’il vole, car c’était bien le propre des oiseaux et des anges. Aujourd’hui, je crois qu’il a repris ses ailes…

Portrait d’Inconnus, n°22 – 23 Août 2025

Démons filés, vies effilées :
Voici le Bal Marionnette,
La ronde de ces malhonnêtes
Dansant sur les corps empilés.

Ficelles, partie 1 – 24 Août 2025

Je connais moins mon visage que les inconnus qui habitent mes jours. Ils voient mes traits, ils voient mes mains et mes jambes, ils voient mon corps, ils voient mes yeux et… on pourrait dire qu’ils voient mon âme. C’est tout autant de mes qualités qui m’échappent. Et puisque, moi-même, je ne me connais pas, je dois alors être l’Inconnu, celui qu’on regarde et qu’on interroge, celui qu’on découvre quand on s’approche. Je veux me voir, m’interroger, me découvrir ; mais je ne le peux sans me fier aux reflets du miroir. Et ce miroir, ce seul moi qu’il m’est donné de voir, est traître. Ce n’est pas moi, une image renversée, déformée, exagérée tout au plus. Ce n’est qu’un simulacre, ayant un visage crée par la glace qu’il prétend être le mien. Le moi n’est pas des leurs. Finalement, je suis l’Inconnu, épié d’autres inconnus et des miroirs traitres et ainsi tourne le monde. Peut-être sommes-nous tous semblables, et pour mieux connaître mon visage, il me faut observer mes inconnus encore un peu plus…

Portrait d’Inconnus, n°23 – 25 Août 2025

Ils sont les pantins des grands diables
Leurs gestes suivent leurs ficelles,
Et leurs actes injustifiables
Car ils n’ont ni foi ni missel.

Ficelles, partie 2 – 26 Août 2025

Les yeux ouverts parfois, fermés souvent, les pensées troublées du sommeil, où allait-elle ainsi ? Elle portait la simple flamme d’une bougie, et se faisait l’âme folle dans la nuit. Elle n’était pas qu’effrayante, elle était dangereuse, non pour nous qui étions les lunes espionnes de sa douce folie, mais pour elle-même. Elle se moquait des dangers, et elle n’en avait sûrement pas conscience, flirtant avec le visage de la mort qui ne hantait pas ses songes mais sa réalité. Elle s’improvisait funambule sur les rebords de sa fenêtre, fantôme pour les éveillés, ou encore bête sauvage qui s’en retournait dans sa forêt. Elle avait mille vies dans sa tête qu’elle essayait pendant ses nuits. Nous avions toujours peur qu’un matin, elle ne s’en réveillât pas, alors nous la suivions, l’observions, la prenions par la main. Mais chaque fois, elle se libérait de nous, car ses yeux clos ne nous reconnaissaient pas, et partaient là-bas où ses pieds, de leur danse nocturne, l’emmenaient.

Portrait d’Inconnus, n°24 – 27 Août 2025

J’ai la chance autant que j’ai la misère
D’aimer celle qui réjouit la terre.
Douleurs de mon heure, ardeur de mon cœur
Flamme de mon âme et feu de mes yeux,
Moi, l’épris de son esprit,
Je ne serai jamais libre…

28 Août 2025

Reclus dans son atelier à merveilles, il passait la chute du jour à griffonner de noir un papier blanc, et la chute de la nuit à marteler les touches noires et blanches de son clavier. J’ai connu sa fièvre de création et sa hargne musicale avant de ne connaître son visage. À vrai dire, tous connaissaient ses élans qui l’emmenaient jusqu’aux tréfonds de la nuit, à réveiller les âmes et effrayer les errants des rues. Tous connaissaient l’adresse, la porte, la fenêtre, dont s’échappaient les notes enragées de la vieille ville. On ignorait pourquoi il se tuait ainsi chaque fois que le soleil disparaissait, à faire pleurer jusqu’à son piano. Musicien était une chose, mais lui était simplement fou ; un malade des mélodies. Il ne recevait aucune visite, n’avait aucune famille. Il n’avait d’intimité qu’avec ses instruments. Et si une âme fatiguée de ses grands airs venait frapper à sa porte, venait le taire, il n’ouvrait pas et reprenait de plus belle. Oui, son esprit était malade, fou, altéré par les notes qui l’assourdissaient de toute réalité.

Portrait d’Inconnus, n°25 – 29 Août 2025

Dans mon sommeil venait l’effroyable impromptu
Le visage déformé, l’enfant de terreur,
Dont je pouvais entendre chaque juron tu
Qui persiflait ma vie qu’il pensait être erreur.

30 Août 2025

Il avait un nez, mais il avait aussi des mots, et des deux, je ne savais dire le plus grandiose. Son nez était son enseigne, ses mots étaient sa besogne, et si on se laissait amuser de l’un, les autres devenaient cinglants. Des personnages comme lui, nul n’en avait vu depuis des lunes, si singulier, si caractéristique. Il se disait bretteur, alors qu’il n’avait ni lame ni fourreau au ceinturon, car son tranchant était celui de ses mots. Il n’y avait nul jouteur comme lui ; et quand il s’emportait sous le poids de son nez, il n’avait plus aucune concurrence. La rue devenait sa scène, les passants son public ; et il happait tout au creux de ses grandiloquences. Nous ne le voyions qu’ainsi ; pour nous, il n’avait d’autre vie qu’être le virtuose des planches hors des théâtres, l’intrusif des mornes routines, le bouffon des messieurs-dames, l’amuseur des désabusés, le compagnon des solitaires, dont le nez, gros au milieu de sa figure, était la première cause de ses mots, mais surtout, la première cause de son panache !

Portrait d’Inconnus, n°26 – 31 Août 2025

L’âme pendue sur la falaise,
En dessous mugissaient les eaux ;
Et tout mon corps pris de malaise
Balançait sa chair et ses os.

1 Septembre 2025

Je ne connaissais pas son nom. Aucun témoin à sa dernière agonie ne le connaissait. Ce n’était un besoin pour personne ; son nom allait s’effacer des mémoires, son visage aussi. Simplement un inconnu, pendu à une branche qui n’avait pas le droit à un ultime salut puisque personne ne pouvait le lui donner. Autour on s’affolait. Les regards n’étaient pas humides de tristesse, mais sec d’effroi. On ne le pleurait pas, on s’affolait d’avoir été témoin d’un tel spectacle. Autour, seulement des effarés, des perturbés. Ils n’avaient guère de considération pour la mort – ce n’était qu’un inconnu – mais pour cette vision d’horreur, dérangeante de leur bonne consciente, qui ne quittera plus leurs profondes pensées. Pensaient-ils tout à lui ? Pensaient-ils tous à eux ? L’inconnu pouvait-il être aussi troublant pour leur âme ? J’essayais de deviner son nom, que quelqu’un pût lui souhaiter un bon voyage, qu’on eût un peu de considération pour l’homme, non pour le pendu, avant que la petite foule ne l’eût décroché pour leur pudeur…

Portrait d’Inconnus, n°27 – 2 Septembre 2025

Reclus dans un monde que nul autre habitait,
Ils y vivaient d’amour et des gouttes du ciel
Loin des réalités dont l’air était de fiel
Au fond d’une bulle que nos torts n’éclataient.

3 Septembre 2025

Aux yeux des génies modernes, c’était un charlatan, ceux de la pire espèce, un proxénète de Dame Science, qui la travestissait en une arcane dévoyée. Il était brimé, insulté, menacé, mais jamais il ne cédait. On l’avait reclus dans une pièce privée de lumière du jour, réduit à cet obscurantisme qu’ils lui attribuaient, mais lui, fidèle à ses convictions, en avait fait un atelier de miracles. De temps à autres, cet alchimiste fou en sortait pour présenter ses potions, ses trouvailles, ses théories à qui voulait bien supporter ses inepties. Et moi, depuis mes balcons, je l’observais et il me semblait sympathique. Je voulais croire à ses histoires de transmutation, de philtre et de métamorphoses ; car cette fantaisie apportait un peu de magie dans un monde trop gris, régit par une science rigide qui n’admettais que ce qu’elle savait expliquer. Et lui aussi devait ainsi vouloir rêver. Peut-être n’y croyait-il pas lui-même, et que tout ceci n’était que son moyen de s’échapper des profondes obscurités de sa cave…

Portrait d’Inconnus, n°28 – 4 Septembre 2025

La statue avance, diligente à mourir
Vers l’océan salé qui l’érode au profil.
N’ayant qu’un cœur de pierre et sans dernier sourire
Elle n’est qu’étouffée des algues lithophiles.

5 Septembre 2025

Elle était belle, à n’en point douter, mais elle l’était tant que pour les hommes, c’était une sorcière. Je ne pourrais dire si elle se sentait seule, mais elle trouvait dans les jeux mondains de la séduction un plaisir qu’elle ne dissimulait guère. Elle naviguait de bras en bras, d’étreinte en étreinte, faisant chavirer les cœurs des hommes, comme la sirène de leurs bals. Elle ne leur promettait jamais rien, et les susurrements qu’elle faisaient courir jusqu’à leur âme n’étaient autres que d’habiles illusions, des mots doux volages qu’elle proposait à tous. Par ses sorcelleries, elle avait enivré tant d’hommes des liqueurs de ses paroles, bues jusqu’à leur soûl. Je voyais défiler ses conquêtes, drainés jusqu’au sang. C’était une femme intelligente et avisée, elle savait comment séduire ces affamés naïfs. Mais un jour, cette terrible sirène ne vint plus aux bals, elle disparut sans plus de chuchotements. J’appris plus tard qu’elle avait elle-même chaviré, et qu’elle avait finalement trouvé le cœur qui lui suffisait.

Portrait d’Inconnus, n°29 – 6 Septembre 2025

Les nuages saignaient en-dessous du soleil
Dans un ciel assombri et privé de lumière.
Je me cachais les yeux, mais ne trouvais sommeil
Sous la voûte endormie, grise autant que les pierres.

7 Septembre 2025

Il nous semblait à tous désagréable et qu’importe qu’il pût être génie incommensurable, nous ne voulions nous intéresser à lui. Je ne lui ai jamais parlé, afin qu’il restât cet inconnu patibulaire que j’observais distraitement d’un regard en coin. En revanche, j’en connaissais les habitudes gestuelles, les plaisirs et les étranges addictions. Car c’était un homme de luxure et de débauche. Il faisait le tour des maisons roses qui avaient fleuri dans Paris, allait aux bois en cueillir les lauriers et s’en revenait enjoué. Il était toujours amusant de voir son petit sourire coupable, derrière sa barbe en broussailles de feu, alors qu’il évitait promptement les yeux des femmes qu’il croisait dans les rues. J’ignore aujourd’hui encore si c’était sa tenue de honte ou une une idée perverse de ne vouloir remplacer par de nouvelles images celles qu’il revivait dans sa tête. Il se disait qu’il était artiste et que de là venait son inspiration, mais comme il gardait pour lui son génie, et que nous ne voulions lui dire mot, nul n’a jamais su ce que ces muses lui inspiraient réellement…

Portrait d’Inconnus, n°30 – 8 Septembre 2025

Annoncé en fracas vient le temps du silence,
Le cavalier du froid que vous nommez hiver.
Il couvre reliquats et étendues immenses
De ces feux étés rois qui évoquaient l’enfer.

9 Septembre 2025

Ils étaient deux, toujours, indissociables. Observer l’un, c’était toujours observer l’autre, un vieux couple qu’on aurait pu croire né ensemble. Si je ne la connaissais pas, elle, ou que je ne le connaissais pas, lui, il me semblait pourtant les connaître, eux. J’ai pu voir qu’ils étaient craints dans leur voisinage. Non parce qu’ils semblaient machines bien huilées – bien que ç’aurait été là raison suffisante – mais puisqu’ils étaient peu loquaces. Jamais je n’ai pu les voir ouvrir la bouche et dire mots. Ils ne parlaient qu’avec les yeux et la tenue mais là encore, ils disaient bien peu. Ils se postaient dans leur jardin au désarroi des voisins, comme deux statues inanimées – puisque dans leurs yeux ne transparaissait aucune âme – et nul n’en sut jamais les motivations. Ils n’avaient ni enfants, ni frères, ni sœurs et au vu de la solitude qui les taisait, ils n’avaient de famille tout court. Ils n’avaient qu’eux, et cela devait sûrement être assez.

Portrait d’Inconnus, n°31 – 10 Septembre 2025

Le vaisseau démâté, la barque de ma vie
Avance à l’horizon étendu des mourants.
Les vents soufflent vers l’est et la charogne envie
M’attire vers le fond remué des courants.

11 Septembre 2025

Il était toujours vêtu de noir ; jamais une couleur n’osait disputer à cette sombre parure l’hégémonie sur le corps de l’homme. Il couvrait son visage, le cachait du monde, le retenait jalousement de la vue de ses pairs, si bien que personne n’eut jamais une idée audacieuse des facéties de son visage. Et puis il marchait, un chapeau le protégeant des caprices du ciel, des curiosités mal placées, des tourmentes du vent. Il allait et venait, sans jamais qu’un seul son ne se perdît de sa gorge, sans guère plus de considérations pour les autres arpenteurs, comme on en manque pour les insectes. Il ne semblait ni satisfait, ni déçu d’être ce marginal étrange, dont les plis obscurs perdaient les regards et qui arrachaient à tous des questions volatiles qui, le soir venu, s’évanouissait avec lui dans les rides du jour. À mesure que nous nous habituions à sa présence silencieuse, toutes ses essences, qui faisaient sa singulière personne, se faisaient aspirer par la rue terne, si bien qu’il devenait difficile de le distinguer encore…

Portrait d’Inconnus, n°32 – 12 Septembre 2025

De mes lassitudes nait mon premier ennui
Qui, entier, m’agrippe comme le diable au corps.
Bientôt son visage devient ce que je suis,
Et me rend inerte, bien que je ne fus fort.

13 Septembre 2025

La sagesse est cette vertu qui n’appartient qu’à l’âge, pourtant lui était tout à fait sénile, bien qu’on voulut lui en donner autant que sa barbe grisâtre en pût contenir. Il peinait à marcher, chaque pas qu’il faisait nous semblait être un combat terrible contre le plus grand adversaire qu’on eût jamais vu ; et s’il n’était aidé de cette vieille canne qui se faisait l’Atlas de l’homme fatigué, il aurait embrassé à bien des reprises les froides dalles, qui étaient autant d’obstacles sur sa route. Il m’est arrivé de voir les âmes charitables le prendre en pitié, accorder à sa misère la plus sincère considération, et proposer un bras, une épaule ou une main pour qu’il pût être soutenu de toute part. Mais alors, soudainement, l’adversaire prenait un autre visage, et brandissant sa canne, confiant à ses jambes flagellantes l’ultime mission de l’éloigner du sol, il se battait comme un beau diable, de coups de-ci de-là pour que cet être, figure impie d’un démon, s’éloignât de lui. Alors, outré et déçu, on retirait sa main et on s’éloignait en vociférant.

Portrait d’Inconnus, n°33 – 14 Septembre 2025

L’oiseau des pays du grand soleil rouge,
Engloutit les airs de ses battements.
Bientôt, avec lui, les cieux entiers bougent
Recouvrant d’ombres le sol lentement.

15 Septembre 2025

Il ravissait les yeux du monde, il était comme cet astre échoué du ciel, réduit à la terre où il n’existait aucune comparaison à sa beauté. Les cheveux ondulés et le regard séducteur, les âmes intrépides pouvaient bien mourir cent fois avant de ne parvenir à résister à ses charmes ; et même les diables qui nous tenaient au corps se laissaient ravir. Ainsi en devait-il être pour le plus bel homme de la terre et des cieux, lui qui défiait les anges et séduisaient les démons. Mais bien qui lui avait été donné la beauté sans pareille, il n’avait ni d’esprit, ni d’agréables sentiments ; et en ces traits, il ne valait guère mieux que les ivrognes des tavernes. Je le voyais faire la cour à ces dames, inlassablement et fort de ces splendeurs qu’il avait hérité des étoiles. Et je voyais les coeurs fondre ; car elles ne pouvaient résister. Mais quand elles se heurtaient avec effroi à l’esprit de monsieur, et que bien sûr, elles s’enfuyaient, il était déjà trop tard : il avait eu d’elles ce qu’il désirait. Il n’en voulait rien d’autre que son bon plaisir…

Portrait d’Inconnus, n°34 – 16 Septembre 2025

Profitez des jours heureux sur la terre,
Vous, innocents enfants du Paradis.
Car voyez au loin s’assombrir les cieux,
Entendez les grondements du tonnerre ;
Les étendues célestes vous radient
Et vous êtes rejetés de tout lieu.

17 Septembre 2025

Je l’ai vue lors de mes mornes jours d’errance, allongée, affaiblie, écrasée par le poids de la voûte céleste qui la rappelait doucement à elle. Elle était livide, moribonde de l’hospice, et il ne me semblait plus observer une vie, mais un esprit fuyant, rejeté par l’écale de la terre. Elle n’avait qu’un visage mortifié pour parler au mieux, et je ne pus savoir si elle souffrait. Soudainement, mes jours détestables qui n’étaient rien me paraissaient être les jours heureux, grinçants aux oreilles des malades. Autour d’elle, d’autant que je pouvais le voir derrière cette fenêtre ternie, il n’y avait personne ; ses enfers n’étaient de flammes, mais de solitude. Elle n’en voulait sûrement pas, mais sur ce lit maculé de la maladie, elle n’était qu’une mendiante de pitié. Mais si j’avais du temps, l’empathie était bien un don qui me faisait défaut. Non, je l’observais parce qu’elle était chétive, et dans son ultime agonie, couverte de bandages, elle était pareille au nouveau-né dans ses langes. Je la voyais naître à nouveau tandis qu’elle nous quittait silencieusement.

Portrait d’Inconnus, n°35 – 18 Septembre 2025

L’océan me regarde, étendu sur les roches,
Et sa houle berce mes doutes nouveaux-nés.
Ma peau est blafarde : la misère m’accroche ;
L’ombre tue, perverse, mon génie bâillonné.

19 Septembre 2025

Je ne la connaissais pas. Et je ne l’ai jamais revue. Nos humanités ne se sont rencontrées qu’un soir seulement, dans un bar où j’avais perdu mes vertus, aux côtés des ivrognes et des fous, dans les bras du vice. Ce soir-là, elle était assise à une table, seule, un verre pour oublier qu’elle l’était, les yeux vitreux et tristes, à contempler sa solitude en la rêvant ailleurs. Je ne comprenais pas comment une femme élégante comme elle l’était, vêtue de blanc, coiffée d’un chapeau charmant et soucieuse de sa pudeur pouvait devenir la comédienne d’un si affligeant spectacle. Elle ne devait pas être sur ces planches ; nul ne le devait d’ailleurs, mais bien trop d’anges finissent dans les poubelles. Une vie pesait sur ses épaules, battue ainsi, elle semblait découragée, prête à un dernier saut – saut de l’ange – qui l’emmènerait au loin. Que dire à ces gens ? On ne peut plus leur refuser la coupe, ils la boiront car ils n’ont plus d’autre consolation à leur détresse profonde. Je ne l’ai plus revue, ni ici, ni ailleurs.

Portrait d’Inconnus, n°36 – 20 Septembre 2025

Vacuité du temps, ennemi difforme
Tu tors l’existence, elle passe enfin.
Misérable instant, dévoreur énorme
Et dans ta panse, tout tombe sans fin.

21 Septembre 2025

Tous parlaient d’elle. Quels éloges n’avait-elle jamais reçus ? Elle fascinait les gens, elle leur prenait leur amour et leur émerveillement ; mais elle n’en faisait rien. Au contraire, elle les chérissait avec humilité, et du mieux qu’elle le pouvait, elle le leur rendait. Elle devait être la fille du paradis, l’enfant tombée des cieux… Et je voulais qu’elle s’en retourne là-bas. Comme tous, et bien qu’elle ne fut rien d’autre que mon inconnue à la perle – puisqu’ainsi on la nommait, la jeune fille à la perle – qui cachait ses cheveux d’or sous un bandeau azur, mes viscères brûlaient à sa vue. Elle avait enfermé dans les charmes de son innocence mes sentiments ; je n’étais pas plus résilient que les autres. Mais le monde était laid, elle était belle. L’un devait déteindre sur l’autre, mais comment un ange seul pouvait vaincre les légions de démons que vomissait le coeur de l’homme ? Elle devait s’en retourner au blanc pays. Autrement, elle finirait sale comme je l’étais, mauvaise comme je l’étais, hideuse comme je l’étais.

Portrait d’Inconnus, n°37 – 22 Septembre 2025

La projetée du soir par les braises ardentes
Enfant des contrastes, de lumière et de l’ombre,
Notre silhouette suivait la danse lente
Des flammes jumelles qui s’élevaient en nombre.

23 Septembre 2025

Madame était enceinte, et autant que monsieur-madame étaient nobles, il leur fallait que tous sussent qu’elle attendait leur progéniture bénie. L’enfant de ses entrailles, né de leur union que le ciel lui-même saluait, tel qu’en témoignait monsieur, ne pouvait bien sûr qu’être un envoyé des anges, venu rencontrer l’humanité, gratifié de la plus belle intelligence, conçu dans le plus chaste respect du ciel et de la foi et donc, monsieur le répétait sans cesse, l’enfant béni. Et je l’enviais. J’enviais un être qui n’était encore que les prémices d’un homme, sans volonté ni conscience de sa condition. Il allait naitre dans l’opulence, couvert de l’amour des époux et d’une profusion dorée, et même s’il naissait laid et dépourvu d’esprit, l’argent lui serait sa plus grande qualité, moquant les quelques défauts de sa perfection. Je n’aurai aucun de ses problèmes – que j’aurai perçu comme une grâce – et il n’aura aucun des miens. Nous vivrons dans deux mondes, distincts et séparés, mais tandis qu’il s’y complaira, moi, je le maudirai.

Portrait d’Inconnus, n°38 – 24 Septembre 2025

Une goutte après l’autre
Ruisselle sur mon crâne.
Elles sont les apôtres
En long rideau diaphane
De l’orage et ses rages.

25 Septembre 2025

Devant nous, figée dans une pose digne, se trouvait l’inconnue la plus envoûtante que mes yeux purent un jour voir. Elle était venue poser, comme nombreuses autres avant elle, attirée par l’œuvre que promettait l’artiste. Elle voulait elle-même devenir l’œuvre ; elle l’était déjà, mais aucun n’osa le lui dire. Elle avait dans ses yeux des vérités que l’univers avait jalousement gardé, caché aux hommes. Mais elle, elle les possédait toutes, quelque part au fond de son regard, accrochées à son âme que nous cherchions tous en fouillant dans ses yeux. Elle nous tenait. Gardant la tête droite, elle s’était couverte de patience, tandis qu’un pinceau, hésitant et tout aussi perdu que nous l’étions, allait et venait sur la toile, dessinant une courbe, une main, un paysage qui n’avait guère d’intérêt, avant que toutes ses lignes d’horizon ne s’engouffrassent dans ses yeux. Nous ne les quittions plus ; ils ne nous quittaient plus non plus. Aujourd’hui encore, je sens ce regard posé sur moi, à m’épier, et il me laisse l’amère sensation qu’il est une subtilité que je ne perçois pas.

Portrait d’Inconnus, n°39 – 26 Septembre 2025

Ma côte cassée pleure un sang impur
Depuis l’œil creusé dans la chair, les os.
Il pleut du feu, la saison des brûlures,
Annoncé des cris du funèbre oiseau.

27 Septembre 2025

Elle s’était faite marginale d’une société qu’elle n’acceptait plus. Recluse dans sa grande propriété, derrière des barreaux de fer qui l’étreignait dans la solitude la plus profonde, elle ne quittait plus ses verts jardins et les bêtes qui y grouillaient. Enfants, nous l’observions en silence quand elle quittait les murs de sa maison pour espérer trouver un réconfort auprès de plantes ou d’insectes. Elle nous faisait peine à voir. Son teint se ternissait à revêtir l’aspect livide d’un fantôme, un esprit errant qui ne pouvait s’échapper d’une pesanteur qui le contraignait. Si ses plantes devenaient vigoureuses et verdoyantes, l’ombre de son toit l’étiolait elle ; bientôt, elle allait être méconnaissable. Un soir où nous chassions une sauterelle jusqu’au rempart de sa retraite, nous la vîmes dans un bien triste apparat : pour son dernier bal, elle avait accroché à son coup un collier d’épines. Un colibri, dont la chair s’était faite arrachée par un clou de fer, portait le symbole de l’ultime acte morbide qu’elle s’apprêtait à faire.

Portrait d’Inconnus, n°40 – 28 Septembre 2025

Un croassement de corbeau résonne au loin
Dans un ciel vide délaissé par les nuages ;
Le soleil en est mort, hier. L’autre astre, l’oint,
A chassé tous les cœurs dépourvus de courage
Pour que, de ses crimes, aucun ne soit témoin.

29 Septembre 2025

Il exerçait un pouvoir que le ciel ne lui avait jamais donné, même s’il s’en revendiquait le direct hériter. À vrai dire, comme nous en témoignait la misère qui rongeait la graisse de nos côtes, les cieux avaient laissé notre basse masure en déshérence. Les vertus n’imprégnaient pas plus les mœurs que les ricanements de l’or, la sainteté n’était plus un modèle de vie mais de mort et on avait fait de la charité l’excuse à l’escroquerie. Et ce n’était pas lui, fort d’un pouvoir qui ne devait être sien, qui rendait à ces vertus chrétiennes la sagesse qui avait exigé le sacrifice d’âmes nobles. Il s’engraissait la panse et les poches, délivrait des décrets pour ceux qui savaient payer, excommuniait les autres. L’Église devenait son royaume, les fidèles des sujets et les paroisses, des entreprises. C’était un homme d’affaires, qui se pavanait dans des vêtements de pourpre et de satin et il dédaignait le cri des douleurs, des pauvres et de nous autres, pauvres hères qui ne cherchions dans cet homme que la consolation des affligés.

Portrait d’Inconnus, n°41 – 30 Septembre 2025

Dépose donc ta plume et ne me trompe plus,
Ô toi le mensonger, poète de mes jours !
Je n’ai rien vu de beau, le monde m’a déplu
Alors que d’éloges, tu créais ses contours !

1 Octobre 2025

Elle défiait le vent, les tempêtes et la Nature elle-même. Elle était toujours vêtue d’une robe d’émeraude qui flottait comme une voile au milieu des rues, et sa tête se cachait derrière un grand chapeau blanc. Elle battait les pavés quand les vents hurlants en chassaient les âmes, et nous l’admirions pour ce superbe défi. Elle n’allait jamais nulle part. Sa présence habitait les rues secouées et quand le ciel calmait ses rages et apaisait la ville d’une légère brise, elle s’évanouissait avec les hurlements. De toutes les individualités que mes errances m’avaient fait observer, elle était celle que je désirais connaître le plus ardemment, cette effrontée des tempêtes. Mais comme je n’osais m’offrir tout entier, tel qu’elle le faisait avec son audace splendide, aux crocs et aux cris des vents, je ne pouvais lui délivrer quelconque mots. Les jours où le zénith flagellait les crânes, et les jours où le ciel pleurait sans voix, je les cherchais, elle, sa robe extravagante et son chapeau démesuré, mais il était évident que le temps trop clément la faisait discrète.

Portrait d’Inconnus, n°42 – 2 Octobre 2025

Au delà des forêts, au-delà des lisières,
Il existe un jardin, toucher de Dieu sur Terre.
Les bourgeons de couleurs, brodés sur tapis vert,
Brillent et séduisent l’humanité entière !

3 Octobre 2025

On l’avait condamnée au dernier soupir et autour, ils détournaient les yeux et se lavaient les mains. Ils ne voulaient ni voir son sang, ni se rendre complice d’un meurtre qu’ils avaient eux-même orchestré. Ils l’avaient mise à genoux et lui avaient bandés les yeux. Peut-être ne voulaient-ils pas que quelqu’âme fusse témoin de la tragique mort de la dame, de cette grande dame, alors qu’ils lui tranchaient la tête eux-même. Pourtant, moi, j’étais là, et, dissimulé dans les ombres de la tour, je voyais. Je me souviens de l’affliction qui gorgeait mon cœur. Je ne la connaissais pas, je ne l’avais jamais vue, mais elle semblait pure de tout vice ; sa robe blanche témoignait qu’elle n’avait rien à expier. Pourquoi ces hommes immondes l’avaient-elle alors menée jusqu’à l’échafaud ? Quel était le crime qu’elle portait en son cœur ? Ou plutôt, quel était le crime qu’ils lui faisaient porter ?… Avant qu’on ne lui coupât la tête, elle invoqua le ciel, le menton relevé et les pardonna de leur œuvre morbide. Ce jour-là, je sus quelles étaient les âmes qui avaient offensé les cieux.

Portrait d’Inconnus, n°43 – 4 Octobre 2025

Ma main tremble et la fatigue me ceint,
J’ai vu mes mots s’estomper sur la page.
Écrire n’est plus qu’un combat malsain
Et je devine la fin du voyage…

5 Octobre 2025

Elle levait les yeux au ciel tandis que le feu lui dévorait déjà les pieds. Entre la dense nuée sombre et les cendres volatiles, les airs étaient emplis des exhalaisons des chairs brûlées de l’enfant. Autour, une foule s’était amassée en public funeste, qui gardait au fond de leurs yeux les étincelles élevées vers les cieux. Moi ? Je passais par hasard. J’avais suivi les nuages de poussière et j’ai trouvé l’orage. Je ne savais pas pourquoi il la condamnait, et je ne voulais pas le savoir. Les affaires des hommes ne m’intéressaient plus. Leurs yeux à tous témoignaient qu’ils n’en savaient pas grandement plus ; ils s’émerveillaient simplement de la danse des flammes qui éclairaient chaleureusement le jour mourant. Qu’elle fusse une sorcière ou une misérable trouvée là par malchance, ce n’était pas non plus leurs affaires. Ils profitaient simplement du spectacle qu’on leur offrait. Et je devais faire la même chose, puisque moi aussi, j’observais patiemment que les flammes la dévorassent lentement.

Portrait d’Inconnus, n°44 – 6 Octobre 2025

Voilà qu’entier mon corps balance vers le bord,
En avant en arrière, attiré par les pierres
Jonchées en contrebas, que d’un ultime ébat
Je pourrais embrasser, la colonne tassée.

7 Octobre 2025

Prenons le temps de se taire. Profitons du silence.
Que le blanc de cette page, le blanc des autres pages
Soient ces silences dans notre vie.

8 Octobre 2025

Je ne me suis jamais présenté. Vous m’avez rencontré. Tous, un jour. Une rue, un passage, une vitrine, un transport, un livre ; quelque part. Je suis votre inconnu, comme vous tous, avez été les miens. Vous avez pu ouvrir les yeux sur moi, autant que je l’ai pu sur vous. Et moi, je vous ai observé, je vous ai décrit, je vous interrogé. Vos gestes, vos pas, vos habits, votre regard, votre âme et puis finalement, vous. Je ne suis venu vous parler ; comment dresser des portraits d’inconnus si je vous connaissais finalement. Non, je me suis terré dans le silence de la contemplation. Mais j’ai écrit nos rencontres !… enfin… Ma rencontre avec vous ; vous ne m’avez sûrement pas remarqué. Peu importe. À vous tous, vous représentez tous les visages de l’humanité, des plus parfaits aux plus laids. Alors, je n’ai plus rien à découvrir finalement, ici parmi vous, maintenant que tous ces visages sont consignés dans mes carnets. Je m’en vais. Loin, en voyage, et j’espère que vous me suivrez, moi, l’inconnu.

Portrait d’Inconnus, n°45 – 9 Octobre 2025

Enfants indignes, engeance achâtiée !
Pourquoi rejeter ce sein nourrissant
Qui, d’amour d’abord, a pris en pitié
Vos balbutiements, noyés dans le sang ?

10 Octobre 2025

Je m’en vais. Par-delà la mer sûrement. Mon horizon. Le seul que j’ai vu enfant. La maison familiale pendait au dessus de ces eaux. Bien souvent, la mer s’agitait et frottait le plancher de bois de sa langue de vagues. Ces baisers étaient la berceuse de mes premiers jours, l’eau qui venait, qui allait, et laissait goutter ses perles après son départ. Je connaissais tous les mouvements de cette danse. Et puis, quand j’en eus l’âge, je prenais de la hauteur, sur les collines verdoyantes qui surplombaient mon monde. J’en voyais les limites, par delà les infinis lignes de fuite qui confondait le ciel avec le bord des eaux. Les plaines cristallines m’appelaient au voyage. Tend toujours l’oreille qui est appelé. Alors aujourd’hui, je disparais. Par-delà la mer, mon infini horizon qui sera le refuge de mes vieux jours. Que trouverai-je par-là bas ? Sûrement ce que je n’ai jamais pu voir ici, non pas ce que j’ai trop vu. Car ce vert, ce rose, ces collines, ces maisons, ont perdu leur couleur de les avoir trop fixé. Maintenant, je veux recolorer mon monde de myriade de nuance qu’aucun œil n’a jamais vu. Alors… je pars.

Carnet de Voyages, n°1 – 11 Octobre 2025

Je me suis trahi, mon Ange, pardonne-moi ;
Je n’ai su ni t’aimer, ni écouter ta voix.
Les plaines de l’enfer n’auront jamais de fin,
Mais si l’indigente mort me prend par la main
Susurre-lui tout ce que je n’ai su entendre
Et d’un dernier baiser, répand au ciel mes cendres…

12 Octobre 2025

La mer à perte de vue. D’un horizon à l’autre, des vagues couraient, en impétueux cavaliers ; et heurtaient, de temps à autre, le frêle bois de la coque de mon navire de fortune. Je perdais mon équilibre, alors que l’embarcation entière se laissait balloter par leur passage inopiné. Il n’y avait rien d’autres que des plaines infinies, du bleu du ciel, qui me noyait dans le solitaire silence de mon existence isolée. Bien que ce calme aurait dû faire naître en moi, de son charme exceptionnel et de sa beauté merveilleuse, une pleine sérénité, ses rageux caprices, toujours soudain, avait attisé une peur, rationnelle qu’on ne pût en douter, d’être emmené par le fond, d’avoir abandonné la terre, d’un élan aventurier, mais bien trop audacieux, pour finir avaler aux profonds abysses, d’une vague traitre venue d’un horizon, et disparaissant à l’autre horizon, gardant éternellement tût le terrible secret de ma disparition. Je me cramponnais fermement aux planches du bateau, affligeant mes mains d’échardes de bois, et je priais le ciel, dont l’eau était le miroir tourmenté, de ne pas encore prendre mon âme.

Carnet de Voyages, n°2 – 13 Octobre 2025

Je tends l’oreille encor ; mais je n’entends plus rien.
J’ai le cœur engourdi, vacarme de l’absence.
Et je pleure et j’écris de larmes d’encre, et bien ?
Où sont charmes et beaux quand la peine balance ?

Cieux ! Quels étaient ses mots quand le vent les a tu ?
Où tournait-il les yeux ? Où portait-il son âme ?
Le cortège de cœur de son deuil revêtu
N’a que ses souvenirs figés au jour du drame…

Cieux ! Son saut n’était que pour s’approcher de vous,
Se nourrir d’étoiles qu’il ne touchait debout !
Il doit être léger, libéré des chainons…

Je m’en remets à vous, que les Anges l’accueillent
Car son repos s’y trouve, au loin de nos écueils :
Les jardins, paradis, l’Eden porte son nom.

14 Octobre 2025

Toujours poussé vers des rivages reculés, par les flots impitoyables de celle qui m’arracha à la terre, je dérivais aux milieux des eaux glacées. Seul, et abandonné du ciel. Il lui plut toutefois de m’offrir un salut : après des jours d’errance, j’échouais sur une île étrange, gardée de roches dressées. Elle semblait artificielle, façonnée des mains d’un homme solitaire et qui y aurait, comme demeure à l’ultime repos, établi sa propre tombe. C’était une île qui n’appartenait qu’au mort. Les fleurs n’y poussaient pas, et les géants verts qui s’en allaient gratter le ciel n’étaient là que pour accueillir à leur pied le cadavre d’un inconnu. Je m’y sentais profondément mal. Avant que je n’y posa les yeux, cette île était couverte d’un manteau d’ombre, une discrétion respectueuse pour le voyage éternel des morts ; mais désormais, le voile mystique était levé, et un impudent profanait de toute sa mortalité cet endroit sacré. Avant de n’être puni pour mon affront, je voulais partir, reprendre la mer, mais les vents soufflaient et je voulais garder cette mortalité qui me rendait insolent pour la mort.

Carnet de Voyages, n°3 – 15 Octobre 2025

Sur les pages foulées des noirs pas de ma plume,
Les terres désolées de mes imaginaires,
Rien ne fleurit, sinon un bourgeon d’amertume
Aussi gros qu’un limon, comme un fruit solitaire.

Errance, n°1 – 16 Octobre 2025

Après m’être arraché du pays des morts, et avoir été victorieux à nouveau de la folie des océans qui frappait mon embarcation de toute la rage qu’il put contenir, qui le couvrit de sa bave salée et qui d’une poigne féroce, essaya par trois fois de me happer jusqu’à ses entrailles, je posa finalement pied sur une terre qui se dressait face à la mer. Pour la première fois depuis le début du voyage, je contemplais un paysage qui n’était pas cerné par des étendues d’eau de part en part. Sous mes pieds, des grains de sable ruisselaient, pressés de me caresser la peau de la cheville. C’était une douce sensation. La plage s’étendait encore, tant que courait mon regard. Fatigué de mes jours d’errance, elle me semblait telle à une terre promise, aux reflets d’or d’un soleil qui se couche. Tout était quiet ; le vent patient faisait danser les frêles bateaux sur les ondulations de la houle, les mouettes contemplaient à mes côtés. Je tombai à genou, je me couvris de sable et couché là, je ferma les yeux, attendant qu’un nouveau jour se leva.

Carnet de Voyages, n°4 – 17 Octobre 2025

Jamais n’éclot la fleur qui n’est qu’abreuvée d’encre ;
Elle implore des pleurs ou la saignée d’un cœur
Mais elle est délaissée sur la terre de chancre
Car ma feuille blessée n’a aucune couleur.

Errance, n°2 – 18 Octobre 2025

Bénédiction des cieux : ce nouveau jour s’est levé. La tendre lumière de la matinée caressait délicatement mes paupières, et la houle apaisée me chantait dans les oreilles, alors j’ouvris les yeux sur le ciel d’azur, je me redressai, et malade d’encore me dresser face aux flots, je le salua pour une ultime fois – et je le maudis aussi, soyez-en sûrs ; j’avais été déçu de ce qu’il m’avait offert. Je tournai les talons, et disparus dans les terres. Je marchais au gré des vents, soucieux des paysages. Ma tête était une girouette qui tournait sans cesse et qui dévorait des yeux ce que le monde lui offrait, et puis je la vis enfin, la première merveille de ces terres : un parterre de fleur d’or et de satin. Toutes les couleurs que mes yeux eurent un jour vu s’y mélangeaient, de l’azur à l’émeraude. Je me baissai pour que ma paume rêche pût enfin sentir la vie courir sur sa peau. Descendant délicatement mes doigts, j’en saisis la tige, mais avant de faire l’effort terrible de l’arracher à la terre, je m’avisai. Je ne la tuerai pas pour le plaisir de mes yeux…

Carnet de Voyages, n°5 – 19 Octobre 2025

Non, je n’ai rien créé, j’ai tracé des sillons
Un grisâtre portrait de ma vie au crayon
Fait de noir et de blanc, ce visage m’obsède
Celui du corps errant que son âme précède.

Errance, n°3 – 20 Octobre 2025

Je marchais encore dans la nuit. Enivré d’une fatigue accumulée, je voyais devant moi danser les épis de blé, la lune et sa robe d’ombre, et le bal des oiseaux noirs qui hantaient les cieux comme des fantômes. Ils croassaient avec force et le champ entier – je n’en voyais plus aucune issue – était empli des sinistres cris qui s’échappaient de leur coffre. Ils ne semblaient pas m’avoir fait leur ennemi, à vrai dire, ils me fuyaient, ou plutôt fuyaient-ils la silhouette informe qui violait la quiétude de leur champ. Puisque je n’en avais vu – qu’il en manquait sûrement – j’étais leur épouvantail.

Le champ était splendide, j’en nourrissais mon imaginaire par les écrans de mes yeux. La nuit était d’argent, claire et rassurante, et sous les douces caresses de la lune, le blé brillait d’or, trésor de la terre. Si ma besace n’avait pas été ainsi remplie, et que le blé ne périssait pas, je me serais alourdi de tout l’or qui rayonnait devant mes yeux. Les corbeaux revinrent. Ils croassaient plus fort. Finalement, peut-être me chassaient-ils…

Carnet de Voyages, n°6 – 21 Octobre 2025

Marchand de sable, attends ! Ralentit, où vas-tu ?
Les yeux sont déjà clos : cauchemar est passé.
Tous, ils t’ont attendu ; tu as été battu,
Vois comme ils sont tristes, ne rêvent plus assez.

22 Octobre 2025

J’eus l’illusion d’avoir trouvé mon repos, mon calme et ma contemplation. Depuis les branches des arbres feuillus, je contemplai l’océan des plaines jusqu’aux lignes d’horizon. Jamais je n’avais pu en contempler un de tel, et comme l’océan des flots rageurs m’avait séduit, de même celui-ci m’exhortait d’y naviguer jusqu’aux limites du monde. Je voulais bien être ce marin, mais avant, je voulais simplement contempler. Un fleuve parcourait le val, faisait des boucles et demeurait figé dans son temps. Le soleil, chassé, lançait de derniers rayons sur les plaines apaisées. J’aurais pu demeurer assis devant un tel spectacle tant que mes forces me l’auraient permis, mais le ciel n’était pas d’un tel avis. Il avait envoyé ses cavaliers terribles et grondants, qui déferlaient sur la vallée aux bruits de leurs sabots de tonnerre et de leur cor d’orage. Ils tiraient des flèches, chassaient les lumières et chassaient les âmes, et comme je n’étais pas assez valeureux pour m’opposer à eux, je m’enfonçai plus profondément dans la dense forêt.

Carnet de Voyages, n°7 – 23 Octobre 2025

Le début de ma vie commença par la scène
Sur les planches vides et finira de même.
J’y joue la vie, l’amour ; j’y joue douleur et peine,
J’en joue les couleurs, et j’en joue tous les thèmes.

24 Octobre 2025

Pour échapper aux foudres du ciel, je m’étais réfugié sous les branches sempiternelles des vieux arbres qui donnaient un toit aux bêtes grouillantes dans leurs racines. Patient, je bouchais mes oreilles et fermais les yeux quand la voûte céleste criait, mais surtout j’attendais. J’attendais que revinssent les éclats aux travers des sombres nues qui réjouissaient la face de la terre. Quand le soleil réapparut enfin, je quittai mon abri et m’échappai des griffes de bois et de buissons de cette forêt. À la lisière coulait un fleuve tranquille. Il avait été nourri par les pluies mais il n’avait ni la rage du ciel, ni celle de la pleine mer. Il coulait. De nombreux passants coulaient avec lui, de petits voiliers coulaient avec lui, et bientôt mes pensées aussi coulèrent avec lui. Que la vie était simple ! Loin de chez moi, de ce que j’ai toujours connu, je trouvais le repos de mon âme. Je m’assis au bord du fleuve, je laissai ses écumes rafraichir mes talons et j’observai le temps et le fleuve couler en silence.

Carnet de Voyages, n°8 – 25 Octobre 2025

Craignez que s’élèvent les cris du vent salé
Et qu’à ses grands appels, les flots vous engloutissent !
Craignez, marins, craignez de ne voir les vallées
Qui vous ont fait quitté vos terres, leur justice !

26 Octobre 2025

En poursuivant le cours du fleuve, coulant avec lui, je me retrouvai au centre d’un village pittoresque, guère peuplé. Les gens semblaient reclus derrière leur porte de bois et leur vitres de verre. Il fallait aussi dire que le ciel, qui s’était dégagé pour que je pusse profiter des berges tranquilles, se couvrait à nouveau de son manteau de grisaille. Et puis vint la pluie. Oh ! Elle n’était pas terrible tempête, mais un léger rideau qui décourageait seulement de ne sortir couvert. Pour ma part, et comme je n’avais en ces lieux aucun refuge, je flânais sous les gouttes. J’observai ces maisons de pierres lisses, toutes semblables qui étreignaient les rues étroites, et qui semblaient, quand on levait les yeux vers leur toit, tomber sur les passants. D’où je venais, mon bord de mer, avec ces demeures extravagantes et agencées en guirlandes de couleur, jamais je n’avais vu une telle architecture, aussi terne, aussi simple et répétée dans chaque rue parallèle. C’était comme si ce village exécrait la différence…

Carnet de Voyages, n°9 – 27 Octobre 2025

L’homme travers tout âge, errance existentielle
À questionner sa vie, ce qui existe au ciel.
L’Enfant du Paradis doute puis se tourmente
Cédant à ses démons bien que ses tours mentent.

28 Octobre 2025

Je n’étais pas resté très longtemps dans cette terne ville, rien de m’y attirait. Alors, me laissant guidé par mon instinct, qui m’avait jusque-là souvent trompé, je sortis, selon la voix dallée qui en quittait les murs. S’il y avait eu de belles plaines florissantes, irriguées par un fleuve chatoyant au soleil avant que je n’y entrât, il n’y avait plus rien de tel à sa sortie. Je faisais face à une sordide forêt, où les arbres pleuraient leurs feuilles et les grands corbeaux noirs chassaient les intrus. Elle semblait telle au cimetière de la nature, vaincue par une force plus grande encore, qui l’avait laissée moribonde après son macabre passage. Je fus pris d’une curiosité mauvaise et j’avançai, m’enfonçant un peu plus entre les souches noircies et les branches coupantes. Au milieu de ce désert de vie se trouvait un mur dressé contre le temps d’une vieille abbaye. Il était seul et désolé, comme l’ultime témoin de l’oubli de Dieu par les hommes, qui ont saccagé leur foi tout autant qu’ils ont saccagé leur monde…

Carnet de Voyages, n°10 – 29 Octobre 2025

Dans mes souvenirs, les cieux qui parsèment
Ma folle enfance saturent de mauve,
Et sous leur voûte : deux âmes qui s’aiment,
Un lac rouge feu, des montagnes chauves.

30 Octobre 2025

Je n’étais pas resté longtemps face à ce mur sinistre. Il m’avait semblé bien trop angoissant, et j’avais préféré continuer ma route. Il n’était pas question de tourner les talons, et rentrer à la ville, bien sûr, mais il me fallait m’enfuir loin des ces arbres morts, qui faisaient tomber sur moi leur ombre comme des silhouettes brisées. Alors, après avoir contourné l’édifice en ruine, je continuai ma route. Elle me mena bientôt à la lisière d’une forêt, celle-ci bien vivante. Pour tout dire, elle l’était même trop. Tendant l’oreille, je pouvais entendre la chute sporadique des gouttes depuis la cime des arbres verts, les grouillants retourner branches et feuilles mortes, et les oiseaux – que je ne parvenais à identifier – me toiser depuis leurs branches. Mes yeux, qui s’étaient plongés profondément entre les troncs d’arbres, à la recherche de rayon de lumière perçant la voûte de branchages ne voyaient rien d’autres que les confins sombres au loin, qui semblaient cacher au reste du monde les horreurs qui s’y terraient…

Carnet de Voyages, n°11 – 31 Octobre 2025

Ce soir-là, j’étais seul ; devant mourrait le monde.
Sous une lune arquée là où dansaient les ombres,
Tu te tenais debout : tournée vers moi, ta fronde
Me lapidait le cœur. Tu moquais ses décombres.

1 Novembre 2025

Comme je n’avais d’autres choix que d’avancer, j’en avais franchi la lisière et je m’étais enfoncé entre les ombres sinistres qui me cernaient de toute part. Il ne suffit que de quelques pas, quelques témérités, pour que le soleil et ses rayons ne disparussent bientôt, étouffés par les branchages et leur voûte de feuille. En quelques pas, j’étais seul, et la proie idéale de la pénombre et de ses horreurs. Autour tombaient les gouttes, une par une, laissant mes sens en émoi, à l’affût qu’un danger ne surgît à droite ou à gauche et m’emportât dans ma tombe. Les rares lumières qui franchissaient la noire frontière des arbres faisaient apparaître des visions étranges, et il me semblait alors que des démons se terraient dans cette forêt, qui, par de simples illusions pour mes yeux fatigués, devenaient l’anti-chambre des enfers. J’avançai encore, mais je ne peux dire qu’il me restait du courage. J’avançai encore car revenir sur mes pas aurait été autrement plus périlleux pour ma raison qui déjà mourrait entre mes idées noires.

Carnet de Voyages, n°12 – 2 Novembre 2025

Étreinte par Morphée, je devenais la proie
Du cauchemar couché sous mes draps avec moi.
Quand je fermais les yeux, il s’en venait cueillir
Ma douce fleur d’amour sans me fair tressaillir.
Mais cette fleur d’amour, je lui avais offert
Déjà et tout mon cœur, mais de mes yeux ouverts.
Lui qui fut mon rêve, devenu cauchemar
De mon intimité, il était le pillard.

3 Novembre 2025

Je m’étais enfin arraché aux griffes de la nuit, mais alors que je pensais enfin revenir à la réalité réconfortante des rayons de soleil et de la nature sereine, je commençais ici mon voyage onirique. Il s’était levé un nuage de poussière dense sans que j’en susse vraiment la provenance. Et j’en étais prisonnier. Je n’imaginais plus d’arbre autour de moi et je pensais à une clairière, isolée par la lisière de la forêt sordide, et dissimulée au monde, plongée dans une ambiance mystique qui n’était destinée aux hommes, et pourtant… J’y étais. J’avançai aveuglément, convaincu que je me heurterais bien à un arbre ou à une autre forme. Soudainement, il y eut une ombre imposante qui se dressa alors, derrière le voile de poussière et je m’en approchai. Je tombai à genou. Devant moi, une cathédrale, gangrenée par une nature vengeresse et fissurée par les assauts du temps s’élevait, immobile et silencieuse, et contraignit tout mon corps à saluer sa superbe. Je pensais rêver, mais peu importe le nombre de fois où je me frottai les yeux, la dame de pierre au cœur brisée ne disparaissait jamais.

Carnet de Voyages, n°13 – 4 Novembre 2025

Les grands soirs, dans mon petit château
Dont je suis seul roi et seul servant,
Se succédaient les oiseaux patauds
Écrasés par les rages du vent.

5 Novembre 2025

Je me sentais mal. Mon cœur nourrissait une aversion pour ce paysage d’apocalypse à laquelle l’homme n’avait survécu. Le temps se distordait inlassablement, et les grains qui virevoltaient étaient ceux d’un sablier mortifère qui décomptaient mes derniers instants. Je savais, au fond de moi que tout ce paysage était hostile. Mes jambes étaient figées. Mais dans un effort surhumain, que je ne m’eus jamais imaginé possible, je parvins à bouger. La machine lancée, il m’était possible de faire des grands pas, alors je faisais les plus grands possibles. Je courrais presque. Autour, dissimulées par les poussières, les ombres se succédaient, menaçantes. Je pouvais courir, encore et encore, il n’y avait que ces ombres, et aucune lisière. Finalement, je vis un arbre. Seul. Il semblait tel à une fourche, abandonné dans ce désert mystérieux. Il semblait avoir survécu, seul. Le sable était devenu de pourpre, l’atmosphère plus pesante encore. Comme j’étais né de poussière, tout ce paysage me rappelait sordidement que c’était ainsi que je serais aussi oublié du monde…

Carnet de Voyages, n°14 – 6 Novembre 2025

La tempête est passée et l’aube enfin se lève ;
Un drap de poussière recouvre les assoupis.
Un soleil noir de suie qui dans le ciel s’élève
Révèle au monde entier flaques de sang croupi.

7 Novembre 2025

Je savais que mon esprit commençait à s’abandonner à l’aliénation de ces poussières étranges et que ma raison, que j’avais au mieux essayé de préserver, allait mourir lentement, encrassée par cette folle suie qui avait gagné et gangrené les paysages. Mon voyage allait s’arrêter ici, après avoir traversé les mers, les campagnes, les forêts obscures, ici où la nature avait concédé au temps, ici où l’humanité même n’existait plus. Oui, j’allais mourir ici misérablement. Mais, puisqu’il faut reconnaître à l’esprit une combativité exemplaire, il semblait que mon corps non plus ne voulait se résigner à ce destin funeste. Je repris ma course, et dépassai l’arbre. Les ombres se succédèrent à nouveau, mais au moment où je me pensais prisonnier éternel, les poussières se dissipèrent, le temps reprit. Il me revint la nature, ses bruissements et ses couleurs, et surtout, je vis un soleil rouge de feu chuter du ciel face à moi. Il m’accueillait vers la vie retrouvée et brûlait d’une ardeur qui me réchauffait la face. Oui, je revenais à la vie.

Carnet de Voyages, n°15 – 8 Novembre 2025

Les couleurs de ma solitude
Sont noires autant que ma peine.
Mon cœur en décrépitude
Se vide en entier par mes veines.

9 Novembre 2025

Le ciel entier s’était embrasé, et je me découvrais perdu dans la montagne. Je ne savais comment il était possible d’avoir ainsi quitté les basses plaines pour déboucher dans les hauteurs. Une fine brume couvrait les roches et planait au dessus d’un lac, qui semblait de sang par les reflets du ciel. Il n’y avait aucun bruit ; les cris des oiseaux semblaient étouffés par les nues stagnantes. J’avais quitté les ombres, bien sûr, mais ce voile de gouttelettes pouvait en dissimuler tout autant. J’étais revenu à la vie, il me fallait maintenant retrouver la voie. Autour, dans ce paysage apaisé, je ne voyais aucun chemin, aucune route, seulement des falaises escarpées, des pics rocheux jaillissant des nuages et un lac entouré d’une végétation verdoyante. Je m’y sentais bien. Peut-être n’y avait-il aucune issue puisqu’il y en avait aucun besoin ? J’imaginais tous les égarés arrivés ici, qui avaient aussi fait le choix d’y mourir, et soudainement, les pierres dressées semblaient telles à des tombes ; j’étais dans un cimetière…

Carnet de Voyages, n°16 – 10 Novembre 2025

Bourgeons éclos, pour vous, tout le ciel a pleuré
Pour que vous grandissiez en fleurs épanouies.
Hélas ! Entendez-vous ? Sa peine évanouie
Son ire s’éveille ! Soyez-en apeurés !

Ses funestes nuées, entières, tourbillonnent
Aspirent à elles, d’une poigne effroyable
Les grains qui n’ont germé, semés en terre arable.
Ces fracas satisfaits sont sa voix qui résonne !

Le monde est tempête parcourant l’Univers
Un ouragan au cœur et dont l’œil est sévère,
Et au calme céleste oppose ire célère.

Plus rien ne peut calmer cette fureur austère
Née de ces bourgeons noirs, sentiments délétères
Bourgeons éclos de rage et bourgeons de colère !

11 Novembre 2025

Je fatiguais. Les morts m’appelaient sûrement et tiraient mes paupières. Je voyais leurs mains décrépites et les chairs décomposées jaillir du sol et me saisir les chevilles. Bientôt, je finirai enlacer dans leur froide étreinte, aux plus profonds enfers, dont je ne sortirais jamais plus. En attendant, je fatiguais et mes paupières étaient lourdes. Il y avait là une roche, qui n’avait aucun épitaphe, et je me permis de me reposer les jambes. Autour, les formes devenaient floues et se mélangeaient au couleur. Sous mes yeux, le monde devenait tantôt cubique tantôt amorphe et tout semblait surréaliste. Je n’étais pas encore satisfait de ma victoire sur les ombres, il me fallait prendre le temps. Je devais dormir. Si je ne le faisais pas ici, je le ferai plus avant le sommeil éternel. Alors, me trouvant un coin d’herbe verte, je m’allongeai, fermai les yeux et repensai à cette étrange aventure qui m’avait emporté.

Carnet de Voyages, n°17 – 12 Novembre 2025

Le temps passe, on m’oublie
Je meurs, les yeux se ferment.
Passe temps, je faiblis
Ma vie est à son terme.

13 Novembre 2025

Quand les premiers rayons du jour étaient venus ravir mes pupilles, je me levai, les muscles congestionnés. La brume ne s’était pas dissipée, elle couvrait tout à perte de vue. Alors, n’ayant ni chemin, ni boussole, je décidai de prendre de la hauteur, de m’en aller surplomber le monde, le contempler d’en haut, me penser tout puissant dans les cieux. Je commençai à gravir les marches de gravier que la nature me donnait, montant toujours plus haut, là où le soleil brillait plus. L’ascension était harassante, faite à l’aveugle puisque les nuées ne voulaient libérer les paysages qu’elles retenaient jalousement. Chaque pas, plus haut que le précédent, m’arrachait des ahans gutturaux. Quand je fis un dernier pas, qu’il n’y eut pas plus imposante hauteur, je regardai fièrement mon effort ; je n’y voyais rien. Devant moi, une mer de nuage m’encerclait dans un silence figé. Même au plus haut, où je pouvais gratter le ciel, je revenais à la mer, inlassablement. Elle me rappelait que j’étais son enfant et que j’y retournerai.

Carnet de Voyages, n°18 – 14 Novembre 2025

Le plus gros scandale de toute la pensée
Quand n’existe le monde et le soi effacé
Est vertige ultime de l’âme solipsiste
Qui ne croit qu’en elle, qui ne se veut déiste.

15 Novembre 2025

Je m’apprêtai à quitter ces hauteurs bénies, mais les nues m’enveloppèrent. Elles ouvrirent leur bras et me logèrent contre leur sein. Il n’y avait plus de bruit, plus de tracas, plus de monde, plus de peine. J’avais trouvé la sérénité et la paix. Vint alors le rêve. Je vis le paradis et ses nuées d’anges battre des ailes et louer aux sons des trompettes. Je vis un trône d’or, une colombe, le Fils et le Père, et les multitudes se prosterner à genoux. Les carillons annonçaient la victoire contre la mort, la rédemption des coeurs mauvais, et la conversion des réticents. Sous mes pieds, la blanche fourrure des nuages devenaient de braises, et certaines flammes venaient me mordre les talons. Je me baissai et j’entendis. J’entendis les cris et les dents grinçantes, les torturés supplier pour un peu d’eau, une goutte seulement, qu’il se désaltérassent dans cette fournaise infâme. Les ricanements des tortueux précédaient les cris d’agonie. Mais soudain, les nuages se fermèrent, le rêve se dissipa, et j’étais seul, sur mon monticule rocheux. La brume s’était dissipée.

Carnet de Voyages, n°19 – 16 Novembre 2025

Amour, cruels amours, aux fourreaux vont vos lames
Pour que leurs morsures ne percent pas nos cœurs.
Ouvrez les yeux ! Voyez comme pleurent ces dames
Leur vide de larmes se remplit de rancœur.

17 Novembre 2025

Désormais, je voyais ce que la brume m’avait caché. Aux pieds des montagnes que je dominais de toute mon impertinence, s’étendaient des contrées luxuriantes et riches. Abreuvées par les flots qui coulaient et s’écoulaient, des fleurs de toutes les couleurs, des arbres de toutes sortes, et des verdures aux extravagances rares que je ne pouvais décrire fleurissaient de toute part, à saturer d’émeraude le paysage que j’observais. Partout où je posais les yeux, émerveillé comme l’enfant qui découvre la mer, grouillaient des bêtes et des oiseaux, des insectes et des mammifères, et même quelques espèces que jamais, mes jeunes yeux n’avaient un jour contemplé. Les prédateurs couvraient les proies, les proies se logeaient contre les prédateurs ; il n’y avait ni loup ni agneaux, seulement une harmonie, une qui bouleversait la Nature cruelle. Moi qui en avais rêvé au milieu des nuées, sous mes pieds, se trouvait le paradis terrestre, là où devaient reposer tous ceux qui n’étaient jamais revenus au monde.

Carnet de Voyages, n°20 – 18 Novembre 2025

Avec l’Hiver, viennent flocons de solitude ;
Et la discrétion de ces pays gelés
Qui m’étouffe toujours d’une froide quiétude,
Recouvre tout mon cœur, frigide et craquelé.

19 Novembre 2025

Maintenant que je n’étais qu’un simple maillon d’une chaîne magnifique de l’existence – et peut-être le plus faible d’esprit – je sentais au plus profond de mon être que mon voyage s’achevait. Je n’avais pas encore ma place car il me fallait la trouver ici, mais elle ne pouvait être autre part. J’étais parti sur les rages des océans à la recherche de sens, de neuf, et de découvertes, et j’en avais trouvé : du plus simple parterre de fleur aux plus terribles visions de fin de l’espèce. Mes yeux s’étaient ouverts sur le monde, mon esprit l’avait accueilli dans son plus immonde vice à sa plus merveilleuse vertu. Mais que me restait-il encore à voir qui fût plus splendide que cet Eden ? Pas grand-chose, si ce n’était même rien. Mon coeur le savait : il avait retrouvé son berceau, perdu depuis ses plus jeunes âges et il voulait qu’il fût aussi son tombeau ; comme la poussière revient à la poussière, l’enfant à sa mère, l’homme à son berceau. C’est ici, que vous et moi nous quittons, car c’est ici que s’achève mon voyage.

Carnet de Voyages, n°21 – 20 Novembre 2025

Entendez-vous ? Vient le théâtre dramatique,
La petite boîte à secret énigmatique !
Entendez-vous ? Son des rouages, clic, clac, clic
Car il vient, le petit théâtre dramatique.

Approchez-vous ! Bientôt se lèvent les rideaux
Sur récits des poupées qui vous sont un cadeau !
Approchez avant que ne tombent les rideaux
Pour oublier ces vies qui vous courbent le dos !

Asseyez-vous ! Ensemble, partons en voyage
Au pays des poupées et au son des rouages.
Asseyez-vous! Prenez place pour le voyage
Du petit théâtre et de ses rouges sillages !

Entendez-vous ? Vient le théâtre dramatique,
Clic, clac, clic, le petit théâtre dramatique.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 0 – 21 Novembre 2025

Voilà la chanson qui précédait le théâtre. Si vous vous approchiez encore, curieux ou intéressé, vous entendiez son funeste accompagnement : quelques notes ponctuelles et diffuses d’une boîte à musique, le raclement des roues de bois sur les rugosités des pierres, le grincement métallique d’une machinerie fatiguée et puis, l’artisan, le conteur, le marionnettiste ; donnez-lui le nom qu’il vous plaît. Le petit théâtre dramatique… un fantôme des temps lointains. N’espérez plus entendre cette étrange symphonie qui résonna jadis dans nos obscures campagnes, car ce théâtre à roulette, ce petit théâtre dramatique, ne les arpente plus. Il est, aujourd’hui encore, au plus profond de la nuit, dévoré par les flammes, et quoi que puissent en dire quelques charlatans, sa disparition n’est pas un mystère périlleux, mais une singulière histoire, dramatique… comme le théâtre.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 1 – 22 Novembre 2025

Aux portes de la ville arrivent toutes hordes
Des hommes mugissants, enferrés jusqu’aux os.
Osez leur survivre, mandez miséricorde,
Ou ils vous abattrons comme ploie le roseau.

23 Novembre 2025

On entendit parler pour la première fois de l’engin – car c’était une belle machine – dans un petit village frontalier. À cette époque, c’était un village du bout du monde, si bien que les rumeurs tardaient et on voyait passer l’homme avant sa légende. On raconte que ce théâtre y fut construit par un artisan, défié dans son orgueil, de pouvoir raconter au-delà de ses campagnes délaissées la simplicité de ses passions : le bois et la scène. Il avait usé de toute l’ingéniosité de sa pauvre humanité pour ce théâtre, et l’on chuchotait alors qu’il lui avait donné jusqu’à son âme. Il avait aligné des planches, dressé la scène, déroulé les rideaux ; il avait confectionné les poupées, construit un coffre, agencé les roues. Et puis, il l’avait peint en rouge. Il l’avait nommé ‘‘le petit théâtre ambulant’’. Non, à cette époque encore, il n’avait rien de dramatique. Je ne la dirai pas glorieuse pour autant, car nul ne se pressait quand passait le théâtre, mais c’était une époque sereine et calme. On dit qu’il eut une femme, on dit qu’il eut un fils. Mais comme le temps fait son œuvre, bourreau impitoyable, on dit aussi qu’il mourut, ne laissant que cette bien maigre légende, et un théâtre à l’enfant. On ne sut guère en revanche ce qu’il advint de la mère. Elle serait morte, ou bien encore disparue ; d’autres prétendent qu’elle l’aurait abandonné. Mais quelle qu’en fût la vérité, désormais, l’enfant était seul et il n’eut pour compagnie que les poupées qu’avait confectionnées son père et emprisonnées dans le coffre du théâtre.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 2 – 24 Novembre 2025

Elle dansait, dansait, les notes s’écrasaient.
Devant, le pianiste ; derrière, la danseuse.
Et les bonne dames sur cette union jasaient
Puisqu’on ne vit jamais union plus délicieuse.

25 Novembre 2025

L’enfant grandit dans la peine et l’abandon, traînant le théâtre qui perdait de ses couleurs comme le fardeau de sa solitude. Quand il fatiguait, que ses jeunes forces s’épuisaient, il s’arrêtait, qu’il fût perdu dans une campagne désertique ou sur une place de village, et il ouvrait le coffre, plongeant son bras entier pour en tirer une poupée. Chaque fois qu’il le faisait, il découvrait un nouveau visage, une nouvelle horreur. Car c’était là la particularité de l’objet : le coffre, rempli de poupées entassées, semblait sans fond. Il pouvait chaque jour en tirer des poupées, et chaque jour, elles étaient différentes. Il n’y avait qu’une seule chose qui ne changeait jamais : ces poupées étaient tristes, malheureuses, le visage crispé et le sourire tordu. Elles partageaient sa peine, elles partageaient ses détresses, mais elles ne partageaient pas ses joies. Quand il pleurait, elles pleuraient, quand il souffrait, elles souffraient ; quand il souriait, elles pleuraient. Alors, serré au coeur de ne voir que ces visages d’effroi, il les rejetait dans le coffre, allumait la petite boîte à musique et reprenait sa route. Le théâtre grinçait, abandonnait là un pigment rouge de sa peinture, et l’enfant, au son des notes d’acier disparaissait au loin. Ainsi fut son enfance, ainsi fut son adolescence : l’enfant grandit seul.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 3 – 26 Novembre 2025

Je n’ai plus de reflet, le miroir me refuse
Et je n’existe plus, ni ici, ni ailleurs.
L’Univers ne retient de mes gloires profuses
Ni mémoire, ni feu ; il s’en fait fossoyeur.

27 Novembre 2025

Quel malheur ! Le théâtre ne servait plus ! Ce n’était plus que la croix d’un petit ange déchu ! Allaient-ils donc tous deux mourir d’oubli et d’indifférence ? Amis, que leur histoire aurait été triste ! Non, aujourd’hui encore, puisque je vous en témoigne, on s’en souvient. Il est vrai qu’il passa un temps sans que quiconque n’en entendît parler et cela aurait pu être la fin de leur histoire, mais ils réapparurent un jour, soudainement. Nul ne sait d’où, nul ne sait comment, et nul ne sait ce qu’il était advenu d’eux avant. Mais il réapparurent.

En ces temps-là, dans quelques villages de province, aux portes de l’hiver, résonnaient quelques notes. Elles étaient métalliques, faibles, et elle étaient suivies de raclement de roue de bois et d’une chanson diffuse dans la nuit. Cette étrange symphonie annonçait un théâtre sur roue, fait de bois et à la couleur rouge passée, tiré par un homme seul qui fredonnait. Il invitait ceux qui l’entendait à prendre place, attendre que le théâtre n’ouvrât ses rideaux. Quand des gens, attirés par la boîte à musique enraillée, s’était rassemblé, assis en silence, devant le théâtre, l’homme se taisait. Il passait derrière, se cachait, ouvrait le coffre, tirait quelques poupées et puis, il improvisait. Il n’improvisait jamais rien d’autre que des pièces dramatiques, des tragédies, car ses poupées étaient bien trop tristes pour qu’il en fût autrement, et c’était pourquoi il avait baptisé sa machinerie « Le Petit Théâtre Dramatique ».

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 4 – 28 Novembre 2025

Les yeux vitreux et les crocs acérés
Monstres de la nuit, fragrance d’alcool,
Salissant les vertus, au vice affairés,
Étaient pris de l’horrible rage folle.

29 Novembre 2025

Quand il jouait, dans l’obscurité derrière le théâtre, il ne se sentait plus seul. Toutefois, il nourrissait l’envie de voir les visages happés de ces spectateurs, mais il ne le pouvait pas, ou alors devait-il arrêter son spectacle. Aucun artiste n’aurait jamais accepté de s’interrompre ainsi. C’en était de même pour lui. Alors il continuait encore et encore, jusqu’à ce que plus aucun bruit ne subsistât. Quand la noirceur de la nuit avait tout recouvert, que le silence du sommeil régnait, et à ce moment seulement, il baissait les bras fatigués et se montrait, désireux d’applause et d’acclamation. Mais… Les tragédies ne plaisaient guère, et il n’y avait jamais plus personne. À nouveau, et après chacune de ses représentations, il était seul avec son théâtre.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 5 – 30 Novembre 2025

Une nuit tombe quand sonne le glas
Avec elle, la neige et le verglas.
Les anges chantent Noël, ses lumières
Diffuses d’en bas en sont les prières.

1 Décembre 2025

Amis, je vous ai menti. Toutes les poupées n’étaient pas laides, toutes les poupées n’étaient pas tristes. Il y en avait une, faite à part, qui n’arborait pas un visage déformé et effroyable mais des yeux rieurs et un sourire timide. Cette poupée, c’était celle de son père, réalisée à son image, et elle avait été, dans la terrible tourmente que furent les débuts de sa vie, sa seule consolation. Jamais, il n’avait osé joué avec elle, alors qu’elle aurait pu le sauver de ses tragédies habituelles. Mais à ses yeux, c’était son dernier héritage et le travestir en une simple poupée de théâtre en aurait détruit toute valeur. Alors, il la gardait jalousement à la ceinture. Quand il se sentait seul, après que tous eussent fui son spectacle, il la prenait, plongeait ses yeux dans ses boutons, et pleurait. C’était la seule poupée qui ne pleurait pas avec lui.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 6 – 2 Décembre 2025

Sur les berges du fleuve, infesté de poissons,
Je cherchais son visage en chacun des remous.
Mais le temps assassine, et jamais ne renoue ;
Comme elle, face au lac : « Il coule et nous passons. »…

3 Décembre 2025

Ce soir là, le théâtre arriva dans un village de mineurs, qui remplissaient leur poumons de suie et épuisaient leur vie dans les mines à charbon. C’était un village où il manquait d’inattendu, où les jours étaient noirs et semblables à la veille. C’était un village où il manquait un théâtre, un conteur, et une histoire pour s’évader. Il y posa pied alors que la nuit du froid hiver n’étais pas encore tombée. Les adultes manquaient, à rendre leur âme fuligineuse, et il ne restait que des enfants et des personnes au grand âge. Un garçon jouait non loin avec un petit soldat de bois. Quand il vit la machinerie qui venait grincer jusqu’à ses oreilles, il se leva et vint voir le marionnettiste.

– Monsieur, dites-moi ! Monsieur, dites-moi ! Quelle est cette machine ?

– C’est un théâtre, répondit l’homme. Le soir, je l’ouvre et les poupées jouent. Elles racontent des histoires, et elles invitent tout le monde à s’y joindre.

Le garçon tendit alors son jouet.

– Monsieur, regardez ! Voyez mon petit soldat de bois. Lui aussi pourrait jouer avec vos poupées ?

– Allons, jeune enfant, répondit l’homme, il ne serait guère à sa place.

Il ouvrit son coffre, il y plongea sa main et il en tira une poupée. Elle avait des yeux effarées, et une bouche tordue par l’horreur.

– Vois mes poupées. Elles sont laides. Toutes leurs histoires sont dramatiques. Ton petit soldat n’a pas de tels sentiments, il n’y serait pas à sa place.

– Alors monsieur, si mon jouet de bois ne peut monter au théâtre, peut-être vos poupées pourraient en descendre ? Ils joueront ensemble dans la terre et non sur les planches.

– Allons, jeune enfant, répondit l’homme, vois mes poupées, elles sont laides. Elles font peur à ceux qui les voient. Nul reste, tous fuient. À toi aussi, elles feront peur.

– Oh non monsieur. À moi, elles ne font pas peur. Si vous jouez, je viendrai, et je resterai, car à moi, elles ne font pas peur.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 7 – 4 Décembre 2025

La lune revêtait d’un voile les sapins
Habillés de flocons de robes de satin.
J’étais encore enfant ; il faisait encor froid
Et la neige annonçait la venue des grands rois.

5 Décembre 2025

Et le garçon s’éloigna. L’homme, qui n’avait désiré jouer ce soir, venait de se faire un public décidé. Alors, il avança encore jusqu’à la place, arrêta son théâtre et s’assit. Le jour passa, la nuit tomba, les adultes revinrent. Dans ce village, on entendit ce soir là résonner quelques notes, métalliques et diffuses d’une boîte à musique. On s’intrigua, on s’approcha et on prit place. Le jeune garçon s’installa tout devant. Quand ils furent assez nombreux, le marionnettiste passa derrière le théâtre. Il ouvrit le coffre et en sortit quatre poupées. Il en fit deux adultes et deux enfants, deux parents avec un fils et une fille. Qu’ils étaient laids, le visage déformé d’effroi ! Et puis, qu’ils semblaient tristes ! Il choisit donc un drame.

Si cette petite famille de poupées avaient un jour été heureuse, ce n’était plus leur situation : le père, alors qu’il était sorti dans la nuit d’hiver, fut surpris par la tempête. Le vent souffla, la neige le couvrit tout entier, et il mourut du froid de ce blanc silence, loin de tout regard aimant. Alors qu’ils pleuraient encore leur père, la maladie se révéla pernicieusement chez leur mère. Une autre tempête. Elle fut emportée elle aussi. Quelle tragédie cruelle avait donc fait de ces enfants les victimes ! Désormais, ils étaient livrés à eux-même, et ils se devaient de subsister au mieux. Le garçon avait une passion : le théâtre. Il jouait chaque jour jusqu’à ce que ses jambes ne cédassent sous le poids. Il jouait à être quelqu’un d’autre. Il jouait un enfant riche et heureux, il jouait un enfant comblé et talentueux. Il jouait tant que son véritable rôle devenait celui de l’enfant de misère qui avait perdu ses deux parents. Malheureusement, il n’y avait pour sa sœur aucune passion semblable. Elle, elle dépérissait en silence, et quand ce silence fut trop bruyant dans son crâne, elle se jeta d’un pont pour tout faire taire. Il ne restait plus qu’un garçon seul dans un théâtre. Son jeu changea, il devint triste ; il ne jouait plus l’autre, il se jouait lui-même. Il joua devant l’indifférence de tous et se tua à l’ouvrage. Finalement, il mourut sur les planches.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 8 – 6 Décembre 2025

Le grand Diable danse et chuchote à leurs oreilles
Les cornes coiffent l’autre ; eux ne sont pas pareils.
« Voyez autour de vous, c’est bien là votre enfer :
Ne les ignorez pas, ça ferait leurs affaires ! »

7 Décembre 2025

Voilà quelle histoire fut racontée ce soir-là dans le petit théâtre dramatique. Quand il eut fini, qu’il se fut libéré de ce fol élan qui l’emporta dans son histoire, il se rendit compte avec effroi qu’il n’entendait plus que le bruit du silence. Alors, il ferma les rideaux et se précipita devant. Il n’y avait plus personne, pas même cette jeunesse qui lui avait promis qu’il le sauverai de sa solitude. Non, il n’y avait plus personne. Il tenait encore dans ses mains la poupée du garçon du théâtre. Quand il vit son sourire tordu qui courrait sur son visage, il résonna dans sa tête les rires mauvais de ces poupées effrayantes qui le condamnaient à être seul, car elles-même étaient laides. C’en était trop. Il fut pris de folie. Il lui arracha ses yeux de boutons et la jeta contre une pierre. Sa tête de porcelaine se fendit et les rires s’estompèrent. Il courut derrière. Il prit le père, il prit la mère. À l’un, il arracha un bras, à l’autre une jambe et il les enfonça dans le sol. Il les piétina, puis les piétina encore. Il n’en resta que des morceaux mélangés aux pierres et couverts de poussière. Il récupéra la dernière. Elle était encore plus laide que les autres, mais elle semblait tellement plus effrayée. Tant mieux, car son coeur était rouge de colère. Il planta ses dents dans son torse de tissus et comme un chien enragé, il la déchira en deux. Puis il sépara la tête. Le corps fut jeté dans le caniveau. Il se saisit d’un bâton, l’enfonça dans le crâne de porcelaine et le planta là, où son théâtre avait joué son drame. Quand il fut calmé et qu’il réalisa avec quel carnage il venait de détruire entièrement ces poupées, il souffla. Ce n’était pas bien grave, son coffre était sans fin, mais maintenant qu’il avait pris goût à une telle folie, il craignait d’ainsi punir toutes les poupées qui le décevraient à l’avenir, après chaque représentation. Comme il ne semblait plus y avoir personne dans les rues, et qu’il n’avait nulle part où loger, il reprit sa route et disparut dans cette bien sombre nuit d’hiver.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 9 – 8 Décembre 2025

Dans les nuées pâles qui, des hauteurs, déferlent
Se cachent les horreurs que les hommes commettent.
Aveuglés par l’envie, ces chasseurs de comètes
Offrent des sacrifices autres que l’esterle…

9 Décembre 2025

Depuis cet autre jour funeste, il n’avait osé rejoué. Là où on l’accueillait, où il prenait repos, où il se nourrissait, on l’implorait. On lui demandait de jouer : une farce, une comédie, même parfois une tragédie. Ces gens avaient besoin d’être distraits ; les temps étaient durs. On parlait de famine, on parlait de meurtre, on parlait de disparition, on parlait de guerre, on parlait de crise. Pour ces gens, ce petit théâtre, même dramatique, contait des histoires bien plus souhaitables que leur propre vie. Mais lui refusait toujours. Non, ses poupées étaient trop laides, ses poupées étaient trop tristes, et il était encore animé de colère. Il lui arrivait des soirs d’en sortir une ou deux et d’en arracher membre par membre, qu’elles ne fussent plus que des pièces détachées. Ce n’était qu’ainsi qu’elles ne semblaient plus si laides. Il faisait cela jusqu’à ce qu’il fût calmé de toute rage. Il faisait ensuite un trou dans le sol et enterrait les morceaux. Il ne voulait pas qu’on les retrouvât et qu’on essayât de les reformer, car à son tour, on n’aurait constaté avec effroi qu’elles étaient bien laides et déformées. Non, ces poupées ne méritaient que d’être rongées par les bêtes et salies de poussière. Si ces soirs morbides se multipliaient, cela n’avait aucune importance, car chaque fois qu’il plongeait sa main, il y en avait d’autres, toutes aussi tristes et toutes aussi laides. Il nourrissait en son cœur ce réel désir que le coffre se vidât un soir, alors qu’il y plongeait la main, qu’il pût enfin toucher le bois du fond de ce théâtre. Mais ce soir-là n’arriva jamais. Alors il répétait ce rituel cathartique encore et encore.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 10 – 10 Décembre 2025

J’irai fleurir ta tombe, ami, je le promets
Les soirs où les larmes ne feront que couler.
Oui, ce monde, sans toi, est celui des damnés
Un monde que jamais, je n’ai voulu fouler.

11 Décembre 2025

Il y avait un village qu’on appelait « Village du Bout du Monde », dans lequel le théâtre arriva finalement. On l’appelait ainsi, non parce que la terre s’arrêtait abruptement, mais parce qu’il était isolé de tout. C’était un pittoresque village qui n’avait aucune richesse, et ses habitants descendaient de quelques familles qui chérissaient le charme du lieu. L’isolement leur seyait bien, et ils se gardaient de tout contact avec les autres. Une dense brume, brillante en journée et sinistre sous la lumière de la lune l’entourait entièrement. Par là-bas, on appréciait dire que cette brume était le séjour des morts : quiconque y pénétrait ne pouvait revenir à la vie. Ces nues opaques cachaient en réalité une forêt aux chemins sinueux, aux arbres anciens et aux animaux funestes. Personne n’osait alors vraiment s’y aventurer par crainte de s’y perdre. On en fit donc la légende du lieu, et cette mystérieuse brume que même les saisons ne pouvaient dissiper recouvrait tout le val et fut l’objet des plus sordides histoires. Alors quand le théâtre dramatique en franchit la première masure, il fut cerné de regards curieux car jamais rien de tel n’avait un jour été observé par ici. On tournait vers lui la tête quand une roue heurtait un caillou, quand un rouage souffrait ou que le bois raclait contre un muret. On tournait la tête et on voyait : il n’y avait qu’un homme pour le tirer péniblement. La fatigue creusait son visage et la solitude étirait ses rides. Il marchait en silence, agoni sous des raclements et des grincements. Ce théâtre ambulant, dont on devinait un rouge sale et effacé à part sur les roues déformées, n’était guère attrayant. Il n’y avait aucune musique et l’homme se gardait de tout chant. On le vit passer et on détourna les yeux. Une petite fille blonde qui se laissa intriguer l’arrêta cependant.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 11 – 12 Décembre 2025

Les noirs oiseaux chantent sur la colline aux morts.
Je suis né de colère, un autre jour semblable,
Je crachais des flammes ; j’en cracherai encore.
Ces corbeaux le savent, je ne suis pas affable.

13 Décembre 2025

– Monsieur, dites-moi ! Monsieur, dites-moi ! Où allez-vous ?

– Je disparais, répondit l’homme. On dit que la brume est le séjour des morts, alors j’y vais. Là-bas, et avec moi, disparaitront le théâtre et les poupées.

La fillette vit alors la poupée accrochée à sa ceinture et la désigna.

– Mais monsieur, ces poupées sont jolies ! Laissez-moi jouer avec avant qu’elles ne disparaissent !

– Allons, jeune enfant, répondit l’homme, mes poupées sont toutes laides. Et si celle que tu désignes ne l’est pas, c’est qu’elle n’est pas une poupée.

Il ouvrit le coffre, et plongea sa main. Il en sortit une poupée. Elle avait un sourire tordu et des yeux globuleux.

– Vois ces poupées, elles sont effrayantes ! Ne joue pas avec, tu prendrais peur.

– Non monsieur, moi, je n’ai pas peur. Puisque vous souhaitez disparaître, et avant que la brume ne vous avale, jouez-donc pour moi une dernière histoire, car moi, je n’ai pas peur !

Il voulut refuser car après tout, ses poupées étaient laides. Mais cette pauvre fillette suppliait de ses yeux doux. Alors il se décida de faire un dernier spectacle. Il passa derrière le théâtre, mais il ne sortit aucune poupée. Il décrocha de sa ceinture la poupée qui s’y trouvait, celle qui ne pleurait jamais. Il la fit monter sur la scène et demeura en silence. Et puis, finalement, il raconta.

C’était un artisan, fier et passionné, qui décida, au plus profond de son ennui, de construire un petit théâtre ambulant. Il en aligna les planches, dressa une scène, déroula des rideaux ; il construisit un coffre, agença des roues et le peignit en rouge. Mais il habitait en cet homme une détresse insondable, une peine incommensurable. Alors, quand il confectionna les poupées qui joueraient sur les planches de son théâtre, il les fit souffrantes d’une même douleur. Toutes étaient tourmentées, le visage tordu et les traits crispés, pour que quiconque les voyant fût troublé par leur expression pénible. L’homme partit sur les chemins, allumant sur ses pas une boîte à musique. Mais le temps passa et il mourut. Il laissa un héritage, maudit ou béni – je vous laisse le soin de choisir : un théâtre, des poupées dérangeantes et enfin, un fils. Il voulut sûrement que son fils poursuivît son rêve de gloire, mais ce fils n’avait plus de feu, il jouait sans cœur, contre sa solitude et ne désirait plus que disparaître.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 12 – 14 Décembre 2025

Sociétés complaisantes, vous sombrez
Et les grands vents d’anarchie balaient vos rues.
C’est de vos institutions délabrées
Que sont nées ces tumultueuses cohues.

15 Décembre 2025

L’histoire de soir-ci s’arrêta là, enfin le conteur s’arrêta là. Il ne savait plus ce qu’il faisait. Il jouait avec une poupée riante, pourquoi racontait-il son drame ? Alors, il fit silence et revint devant le théâtre. Mais… La petite fille blonde était partie. Une larme coula sur sa joue et une main de brume se posa sur son épaule. Il alluma à son tour une boîte à musique, et le théâtre grinça. Les roues raclèrent, les rouages couinèrent, et les notes diffuses furent absorbés par l’épais manteau de brume. L’homme y mit un pas et une roue. Il ne distinguait aucun contour derrière le voile et il savait qu’il n’en reviendrai pas. Les larmes qui humidifiaient son visage bientôt se tarirent, et la colère revint ; c’était sa compagne de voyage. Alors, il y mit l’autre pas et l’autre roue. Notre histoire aussi pourrait s’arrêter là. Cependant, ne vous ai-je pas parlé d’un brasier qui consuma le théâtre ? Et bien, voilà ce qu’il advint dans la brume.

Entre les branches des arbres lugubres louvoyaient un homme et un théâtre sur roue, et avec les croassements funestes des corbeaux s’élevaient quelques notes métalliques. Cet homme, dont la rage coulait le long de ses dents, était affligé de solitude et de peine. Il marchait seul puisque ses propres poupées, laides et déformées, l’avaient condamné à n’être jamais acclamé. Et s’il marchait seul au cœur de la nuit d’hiver dans ces nuées ténébreuses – que l’on nommait Séjour des Morts – c’était parce qu’il voulait disparaître. Nul ne l’avait jamais salué, il ne manquerait à personne. C’était là une décision amère et douloureuse qui lui grignotait l’âme. Il trouva une grotte peu profonde, perdue entre un champ de pierre et d’arbres tels à des silhouettes brisées.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 13 – 16 Décembre 2025

De l’Univers entier, je ne suis le sujet
J’erre, j’avance au mieux, jusqu’aux lointains confins.
Ses regards de travers sont de ceux de rejets
Qui m’accableront et se fermeront enfin.

17 Décembre 2025

Là, il y arrêta son théâtre. Il ouvrit le coffre et en tira une poupée. Les cheveux blonds et les yeux effarés, elle avait un sourire tortué et tout son visage témoignait l’effroi. Elle était laide. Mais il le savait : elles étaient toutes laides. De sa ceinture, il tira un coutelas mal aiguisé. Il fit courir le fil abîmé de la lame sur la poitrine de tissu et, quand les envies lui vinrent, l’ouvrit en deux. Il en tomba de l’eau et du coton. Dégoûté de l’infâme jouet qu’il tenait en ses mains tremblantes et couvertes de cloques, il s’approcha d’un arbre non loin, dont il chassa la vision d’ombre, et suspendit la poupée, par son dos effilé, à l’écorce noirâtre. Puisque le vent menaçait de l’en décrocher, alors même qu’il la voulait telle à un autel morbide de laideur, il la transperça en son cœur. La lame du couteau, de part en part, mordit le bois et la crucifia ainsi. Quelques gouttes en coulaient toujours. La nuit, venue avec la fatigue le rattrapa et il se sentit partir. Alors, dans cette grotte mortuaire, sur laquelle tombait les silhouettes des grands arbres morts, il installa sa couche. Il serra dans ses bras, aussi fort qu’il le put, la souriante et s’endormit. Il le sut quand il ferma les yeux : le lendemain, toute son histoire prendrait fin.

Comme le temps fait son œuvre, bourreau impitoyable, le jour se leva, sans que la brume ne fût dissipée. Il régnait une ambiance mystique, et si ce n’étaient les portes du paradis, cela devait être les chemins pour y entrer. Il entendait tomber, une à une, les perles de rosée. Elles étaient régulières. Plic, ploc. Autour, il n’y avait aucun autre bruit. Plic, ploc. Les corbeaux s’étaient tus, envolés sûrement. Plic, ploc. Il rouvrit les yeux. Le sol était sec. Il se tourna vers son autel. Sur l’écorce dégoulinante, où il planta la veille une poupée laide se trouvait une petite fille, une petite fille blonde dont la jeune poitrine était ouverte d’une large entaille et le cœur percé d’un coutelas. Les branches, les feuilles, tout était sec. Plic, ploc. Au pied de l’arbre s’était formée une flaque rougeâtre, comme l’était le théâtre. Plic, ploc. Et l’homme comprit. Jamais, il n’avait été seul. L’homme était laid, et son père le fut tout autant. Épris d’une panique folle, il renversa son théâtre, il en ouvrit le coffre et en tira des poupées. Il en tira encore, puis il en tira d’autres. Enfin, il en sortit une dernière, et quand il plongea sa main, ses doigts sentirent la sensation du bois : il en avait atteint le fond. Plic, ploc. Il se précipita. Il jeta toutes les poupées dans la forêt, entre des racines et des souches, et puis, dans cette grotte reculée, il alluma un feu, un feu nouveau, qui consuma le théâtre entier. Accroché à une rouge roue, se trouvait la seule poupée qui n’eût jamais souri de tout ce spectacle.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 14 – 18 Décembre 2025

Nous deux : c’était une étrange alchimie ;
Quand j’étais mauvais, elle était chipie.
Elle, qui était sans doute mimi,
Mesquine, ne me laissait de répit.

19 Décembre 2025

Ainsi s’achève l’histoire du petit théâtre dramatique. Partout où il passa, on rapporta des disparitions étranges, souvent de beaucoup et que personne ne pût jamais revoir. Il y eut même, plus tardivement, quelques histoires macabres d’adultes et d’enfants démembrés, retrouvés à semi-enterrés, ou la tête décapitée juchée au sommet d’un bâton. Tous témoignaient d’étranges raclements, de rouages grinçants ou, plus troublant encore, de quelques notes diffuses. On parlait d’une chanson, sinistre autant qu’on le pouvait, qui accompagnait les sillages de cadavres que laissait le théâtre.

Si vous vous aventurez aujourd’hui dans une vallée couverte de brume, que les légendes appellent le Séjour des Morts, il est encore possible d’entendre, non loin d’un arbre qui fut marqué par l’atroce meurtre d’une fillette blonde, le crépitement patient des flammes dans une grotte. Si vous vous en approchez, et quelques pas suffisent, vous y verrez brûler un théâtre, un petit théâtre aux rouges roues, qui arpenta un jour les obscures campagnes aux notes d’une boîte à musique et au son des rouages.

Le Petit Théâtre Dramatique, partie 15 – 20 Décembre 2025

Le temps passe et tous les mois se distordent
Mon cœur en émois observe leur chute.
Quand le jour décroit s’éveillent les hordes
D’ombres infâmes que le temps rebute.

21 Décembre 2025

Il y a un temps, alors que j’étais encore jeune, j’avais usé de mes souliers à arpenter une étrange ville, d’une toute aussi étrange société, curieuse en tout point. Je m’en souviens encore. Si je cherche dans ma mémoire, je revois ces immeubles élancés, cruellement semblables au précédent, et les platanes coupés rigoureusement en carré, qui parsemaient la ville. D’elle aussi, je me souviens bien : elle était grise et ordonnée, car il lui fallait bien cela pour qu’il n’y eût aucun impair. Tout y était à sa place, tout y avait son utilité. S’il se trouvait à un coin de rue un marchand de journaux, c’était simplement que la société avait considéré qu’il lui était nécessaire que ce marchand vendît des journaux et qu’il n’était nul meilleur endroit dans la ville pour qu’il le fît. On disait partout, et c’était bien sa légende qui m’avait attiré dans ses grandes et droites rues, qu’il n’était pas société plus rationnelle que celle-ci, qu’on avait déjà surnommée à cette époque ‘‘Pragmatio’’. Elle avait été conçue pour être la société idéale, une utopie réalisable, qui n’avait qu’une seule raison d’être : la survie des individus membres. Là-bas, ces habitants ne vivaient que pour survivre au mieux, et tout ce qu’ils osaient faire était fait pour cela. On ne faisait rien de superflu, rien d’inutile, et s’il existait une façon plus efficace de faire la chose, alors on se devait de changer son habitude : cette optimisation minutieuse de leur survie semblait inscrite dans leurs gènes. Comme vous, et avant de m’y rendre finalement, je n’en voyais qu’une futilité ridicule, mais je fus stupéfait d’en découvrir la redoutable organisation.

Il se trouvait deux classes principales : les travailleurs et les ménagers. Il était souhaitable – et imposé – qu’un couple fût issu de ces deux classes, et il n’importait guère que ce fût un travailleur ou une travailleuse – la frustration individuelle nuisait à toute productivité.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 1 – 22 Décembre 2025

J’ai vu les diables être couronnés
Et aux anges, on arrachait les ailes.
Des cendres du paradis détrôné
Sont nés les enfers : séjour des mortels.

23 Décembre 2025

L’un, au dehors du logis la journée, veillait à ce que tournât la société, elle-même absolument nécessaire à la survie du faible individu – donc raisonnable – tandis que l’autre s’affairait aux ménages, à l’éducation de la jeunesse et la tenue des propriétés. Ils y disaient que le travail était le rempart face à l’aliénation, mais pour qu’il n’y eût aucun fâcheux conflit, ils avaient égalisé les salaires et rendu toute fonction accessible à tous, que chacun s’investît selon ses désirs. Les horaires de travail étaient bien entendu rigoureuses, mais les individus découpaient soucieusement le reste de leur temps comme bon leur souhaitait. Il était amusant de voir, quand sonnait l’heure d’arrêt, tous les travailleurs et travailleuses se déverser dans les rues, le sourire aux lèvres – car c’était là le plus raisonnable sentiment – et s’empêcher toute activité qui réclamerait un salaire. Ils retrouvaient leur conjointe, elles retrouvaient leur conjoint et la soirée devenait douce pour tous deux. On buvait pour le plaisir du goût, on s’arrêtait quand il était raisonnable. Et puis, on rentrait. On lisait, on se divertissait, pour préserver son attrait du travail et puis on se couchait. Le lendemain, au petit matin, les rues se gorgeaient de têtes chevelues, tranquilles puisqu’à l’heure, qui reprenaient leur fonction, juste avant que ne sonnât le début du travail. Et tout cela leur semblait bon et raisonnable. Pour ma part, je voyais une machinerie bien organisée, bien emboîtée, dont les mouvements répétés d’aller et venue me semblait tels à un ballet magnifique, où l’on ne voyait jamais un pas de travers. Bien sûr, on me rapporta tantôt que certains engrenages finissaient parfois par sortir de leur gond. Devenus menaces pour la société, on ne les tuait pas, non – car eux aussi étaient membres – mais on les formait à redevenir utiles pour le bien commun. Cela se faisait dans de grandes maisons, en marge de Pragmatio, qu’ils nommaient sobrement ‘Atelier de retour à l’utilité’.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 2 – 24 Décembre 2025

Vous, carillons, sonnez ! Sonnez, vous, trompettes !
Un enfant nous est né ! Un fils nous est donné !
La nuit s’estompe enfin aux éclats de la fête !
Présentez donc vos cœurs au petit nouveau-né !

25 Décembre 2025

J’ai rencontré un de ces dissidents, selon ses propres mots, qui avaient été destiné dans sa plus ingénue jeunesse à ces ateliers, qui sonnaient à mes oreilles comme un bagne déguisé. Vêtu d’un haut-de-forme mal ajusté, d’une chemise à fleurs roses et vertes mal boutonnée et de chaussettes dépareillées, je ne pouvais croire que c’était un enfant de Pragmatio. À ma demande précipitée, nous avions partagé un verre, jusqu’à la fermeture de l’établissement, que nous avions prolongé encore, au dehors, alors que les foules heureuses et raisonnables s’en étaient déjà retournées coucher. Il m’avait raconté son histoire, avant de ne me faire cadeau d’un moulin à vent miniature et motorisé, qui ne tournait jamais quand le vent soufflait. Ce soir-là, nous veillâmes longtemps, plus que trop pour être en forme au lendemain, mais ça ne semblait déranger celui-ci, qui n’éprouvait le besoin de réaliser à l’aube cette intime mission que Pragmatio imposait à ses membres. Il me raconta tout, comment il avait été éduqué à se donner les moyens nécessaires à sa survie, en bon égoïste de Pragmatio, fidèle à ses gènes, et comment il s’était détourné de cette logique-ci, quand plana finalement sur lui la menace des Ateliers. Croyez-moi, c’était un homme fascinant, et je compris finalement, au travers de son récit, pourquoi ce singulier bonhomme, au costume ridicule, exerçait le plus humain métier de tout Pragmatio. Que de souvenirs… Puisqu’il m’est resté en mémoire, laissez-moi vous le conter.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 3 – 26 Décembre 2025

Justice des Hommes, toi l’avocat de chair
Tu te prétends juste, mais tu commets l’impair !
Vois tes enfants meurtris, dans leur cœur, dans leur corps
Qu’encor tu méprises, eux, et leur triste sort.

27 Décembre 2025

Je tairai bien sûr, mes chers enfants, la traditionnelle formule des contes, car si ce récit lui était propre, il était courant de s’entendre raconter une enfance semblable chez les fils et filles de Pragmatio. Unique enfant de son père, il avait reçu assez d’amour pour considérer sa famille heureuse. On l’avait éduqué dès son plus jeune âge à la morale commune et on avait pris soin qu’il eût autant d’éthique que de critique, qu’il pût dissocier le bon, le bien, le nécessaire de l’inutile, du superflu, du futile, qui lui parurent alors, de par son éducation soucieuse, lie de la création humaine. Il honorait ses parents, et s’exécutait quand ils lui demandaient un service qui lui apportait personnellement ou qui profitait à la maisonnée entière. En revanche, il se gardait bien de ne servir que leurs simples intérêts à eux, car il ne voulait la condition d’esclave, si indigne de Pragmatio ; il était enfant et membre. À l’école, où l’on formait les meilleurs esprits possibles, on lui avait appris que la société n’était pas une fantaisie de quelqu’uns mais une nécessité individuelle, et ils furent moralement exhortés de la préserver pour leur propre bien. Il fut initié aux sciences, à la technique, à l’architecture fonctionnelle et à l’économie : qu’il fût seul ou bien individu dans la masse, il pouvait survivre. Il répéta des années durant un rigoureux algorithme : lever, repas partagé, départ pour l’école, études, loisirs, service, repas partagé, et enfin coucher, quand tombait du ciel le soleil. Il le répéta, et le répéta encore tant que Pragmatio ne voyait pas en lui l’homme bon et raisonnable qu’il se devait d’être pour lui-même. Mais toute l’organisation de sa vie, minutieusement ajustée et optimisée au fil des ans, fut finalement bouleversée un matin d’hiver, précipitamment.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 4 – 28 Décembre 2025

Cœur clos, je contemplais : devant, mourrait le monde ;
La ruine, les flammes, le silence et le vide,
Ma solitude face à la Terr moribonde
Et il chutait du ciel le grand astre livide.

Solitude, partie 1 – 29 Décembre 2025

Il eut un accident. Il en ressortit vivant, mais suffisamment amoché pour qu’il eut besoin, et pour le reste de sa vie, de soutenir le poids de sa jambe morte sur une petite canne de bois. Il perdit tous ces équilibres, cruellement, d’un seul faux pas sur la route qu’il traversait, et se condamna lui-même. En effet, ses parents jugeaient en ces temps-là, après avoir attentivement observé les compétences dont il faisait preuve, qu’il était tout disposé à prendre la succession de son père en bon travailleur et d’apporter au foyer de quoi subvenir aux besoins primaires. Or, une jambe en moins, affublé d’une troisième patte de bois, tout ce plan familial n’était plus qu’un rêve amer. Il était devenu un poids pour ses parents, un boulet enchainé à la maisonnée, qui ne pouvait contribuer plus en rien, et le garder sous ce toit était devenu, en l’espace d’un instant, un manquement à leur devoir moral : cette inutile bouche à nourrir les empêchait de survivre au mieux. Ils décidèrent donc, et il n’était nulle autre façon de raisonner à Pragmatio, d’envoyer cet enfant dysfonctionnel aux Ateliers de Retour à l’Utilité. Voilà à quoi il s’était lui-même condamné.

Le jour terrible où on devait venir le chercher, il décida de s’enfuir, avant qu’on ne le rattrapât. Il ne voulait quitter Pragmatio, puisque c’était tout ce qu’il connaissait, et qu’en dehors de la société, faible comme il était devenu, il ne pouvait plus survivre. Mais les Ateliers l’intimidaient, et sa raison lui intimait l’ordre de ne pas s’y abandonner, de se battre encore, et de ce fait, de s’enfuir. Alors, il rassembla ses affaires dans un petit baluchon, déroba à ses parents quelques sous – il ne leur devait plus rien – et quitta la maisonnée, dont il était désormais l’étranger. L’heure du travail avait déjà sonnée, les rues étaient presque vides. On y entendit résonner, dans le silence des travailleurs, les échos brisés de la canne de bois qui traversait la ville. Il marchait, mais à chaque pas, ses forces l’abandonnaient. Il se maudissait d’être ainsi devenu la pire espèce de Pragmatio, la parasite, qui ne put survivre qu’en dépendant de l’autre, de la société et à laquelle il ne pouvait plus rien apporter. Il s’assit sur un trottoir, abandonné au désespoir et regardait le chaud asphalte déformé de vagues qui l’appelait à venir l’embrasser. Il se coucha là, et ferma les yeux.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 5 – 30 Décembre 2025

Et puisque j’étais seul, j’y étais condamné,
J’assassinais le monde et ses amours timides,
À en salir mon âme au bas rang des damnés ;
Mais je mourrais aussi car mon coeur était vide.

Solitude, partie 2 – 31 Décembre 2025

Chassant l’aube nouvelle, ultime crépuscule
Je saluais l’année, les mois, les jours mourants
Dans l’agonie du temps, au soupir ridicule
Qui m’avait trop longtemps délaissé en errant.

Solitude, partie 3 – 1 Janvier 2026

Or, il passa là, par hasard, un homme qui n’allait nulle part. Il errait, allait de-ci de-là, sifflotant légèrement, dilapidant sans raisons les heures de ses journées. Il vit l’enfant allongé au milieu de la route et l’interpella gaiement :

– Holà enfant ! Que fais-tu donc ? La première automobile qui passera par là aura bien vite fait de te happer.

– Voilà bien mon désir, répondit l’enfant. Passez votre chemin et ne vous souciez pas de moi.

– Je pourrais, car ton sort ne me concerne pas. Voilà sûrement la raison que Pragmatio t’a inculqué. Malheureusement pour tes sordides idées, je n’en ferais rien.

– N’en prenez pas la peine, vous n’avez rien à y gagner.

– Non, conclut finalement l’homme, je n’ai rien à y gagner.

Il le rejoignit et le prit dans ses bras. Il le ramena au trottoir et lui rendit sa canne. L’enfant apprécia alors toute la singularité du personnage : tel que je vous ai décrit mon homme aujourd’hui, ainsi était celui qu’il rencontra dans cette rue.

– Qui êtes-vous ? Demanda l’enfant. Êtes-vous de ces dissidents que l’on chasse partout en ville ?

– Oh non, répondit l’homme. Voilà bien longtemps que Pragmatio a renoncé à me réparer. Je suis simplement un fou qui n’apporte rien mais ne nuit à personne, et ironiquement, cette ville raisonnable m’a même trouvé une certaine utilité.

– Que faites-vous donc ?

– Je possède des usines, de grandes usines, et on y envoie tous les fous, comme moi, que les Ateliers ont renoncé à réparer. Et moi, je leur donne du travail.

L’enfant regarda sa jambe morte, et présenta à l’homme sa canne.

– Désormais, je suis inutile pour mes parents et la société. J’ai fuis les ateliers parce que m’y voyais mourir. Aujourd’hui, je suis perdu. Mais s’il est vrai que vous donnez du travail aux gens de ma condition, le pouvez-vous pour moi ?

– Viens, relève-toi, lui dit l’homme en lui tendant la main. Allons visiter mes usines.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 6 – 2 Janvier 2026

Le miroir à mes pieds, lisse reflet de larmes
M’oubliait tout entier : dedans, vivait le monde,
Et l’autre surface s’agitait de vacarme
Sans moi, diable esseulé, la vie était féconde.

Solitude, partie 4 – 3 Janvier 2026

Ils se rendirent tous deux à la lisière de la ville, selon les indications de l’homme. Ils prirent le temps nécessaire pour les atteindre, puisque l’enfant était boiteux, et bien qu’il n’eût pas été trop lourd pour que l’homme pût le porter – et ainsi marcher d’un pas plus ferme – l’homme n’en ressentit nul besoin. Non, bien au contraire, ils prirent le temps. Le jeune garçon n’en fit aucune remarque car il n’était pas ici le plus fort, cela il n’en pouvait douter, et il dépendait de cet homme étrange qui se déhanchait bizarrement. Ils firent face à de grandes grilles qui clôturaient une usine fumante et bien qu’on eût attendu qu’elle fût grisâtre, comme l’était tout bâtiment de Pragmatio, elle était bien au contraire décorée de nombreux ornements colorés et de graffitis baveux. Jamais, l’enfant n’avait vu telle usine et telles fantaisies sur un bâtiment.

– Les grilles ne sont-elles pas fermées ? Demanda-t-il. L’heure du travail a déjà sonné et les ouvriers devraient déjà être tous rentrés.

– Détrompe-toi, répondit l’homme.

En disant cela, il poussa les grilles qui s’ouvrirent avec un grincement peu habituel – tout était toujours bien huilé en ville.

– Cependant, poursuivit-il, nous ne passerons pas par ici.

Il les referma et guida l’enfant sur un autre chemin. Un peu plus loin se trouvaient quelques barreaux sciés, jusqu’à la hauteur des genoux, et l’homme s’y faufila accroupi. Le garçon était interloqué.

– Pourquoi ne passez-vous pas par les grilles puisqu’elles sont encore ouvertes ? Il est plus aisé de pénétrer que par le moyen étrange que vous me montrez ici. Vous voilà sali et dans une position peu valorisante.

– Pour toi, répondit l’homme, il est plus raisonnable de prendre l’autre chemin, et cela l’est sûrement. Toutefois, je n’en vois guère l’intérêt. Ce passage-ci est bien plus amusant, et cela me suffit.

Et il exhorta le jeune garçon à en faire autant.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 7 – 4 Janvier 2026

Il flottait dans l’air une vieille mélodie,
Une de naguère ou encore de jadis,
Et les fausses notes, étrange prosodie,
Étaient à la musique, premier préjudice.

5 Janvier 2026

Puisqu’il était le plus faible, il fit tel que lui avait demandé l’homme. Il lui semblait alors de se renier lui-même, ainsi trainant dans la boue, abaissé jusqu’à terre, alors qu’il lui aurait été possible de garder toute dignité en empruntant le chemin évident à quelques pas. Quand il fut passé de l’autre côté, il interrogea l’homme :

– Vous ne m’avez dit ce que fabriquent vos usines. Quelles valeurs apportent-elles à Pragmatio ?

– Prends patience, répondit-il. Tu verras quelles merveilles sont fabriquées dans ces usines.

Ils pénétrèrent l’usine par une petite porte dérobée, que l’on réservait habituellement aux techniciens. Après avoir traversé un couloir, ils arrivèrent dans une immense salle, entièrement vide en son centre et haute de plafond. Sur les murs pendaient des toiles, décorées de couleur, de paysages et de portraits. Pour chacune d’entre elles se trouvait un petit carton qui leur donnait un nom. Le jeune garçon les regardait avec perplexité. Dans le silence de cet espace clos, sa canne passait de tableau en tableau, et le garçon les observait entièrement.

– Qu’est-ce donc ? Demanda-t-il.

– Des tableaux, répondit simplement l’homme.

– Ont-il été faits ici ?

– Oui. Ils sont une des choses que fabriquent ces usines.

Le garçon se retourna vers lui et lui dit alors :

– Je n’en comprends nullement l’utilité.

– Il n’y en a pas. Il n’est pas nécessaire de toujours en chercher une.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 8 – 6 Janvier 2026

Amour ! Amour ! Je te retrouve enfin,
Toi qui m’avais fait jadis orphelin !
Mon cœur a retrouvé sa demoiselle
Et tout ce que j’écris n’est que pour elle.

7 Janvier 2026

– Alors pourquoi peignez-vous ?

L’homme s’assit sur un petit banc, disposé en face des tableaux. Lui aussi, bien qu’il les connaissait tous, les contemplait en silence.

– Nous peignons parce que nous en avons besoin, répondit l’homme. Que d’autres en dehors les ignorent, ou bien encore les méprisent ne nous concerne en rien. Ce n’est ni pour eux, ni pour la société qu’ils ont été réalisé, mais pour nous-même. Toi aussi, s’ils ne te plaisent pas, ou que tu ne reconnais en eux aucune beauté, passe ton chemin.

– Si je faisais ainsi, ne m’en voudriez-vous pas ?

L’homme hocha la tête lentement, puis il ajouta :

– Si tu n’avais daigné les regarder, je t’en aurais voulu, personnellement. Or, tu t’es arrêté devant chacun d’eux et tu les as regardé. Tu as pris le temps de connaître le tableau, tout autant que l’homme. Le reste n’appartient plus qu’à toi.

Le jeune garçon fit jouer sa canne sur le sol, que le profond silence de la salle se remplît d’échos. Il demanda alors :

– Moi aussi je pourrais peindre et suspendre l’objet de mon travail sur ces murs ?

– Qu’as-tu besoin de dire ? Rétorqua l’homme.

– Mais je n’ai rien à dire ! Répondit l’enfant, étonné de la question qu’on lui retournait.

– Alors pourquoi veux-tu peindre ?

L’enfant demeura un instant sans voix, et ses yeux sautaient de portraits en portraits, de paysages en paysages, d’un tableau à un autre. Il les estima tous, encore, un par un, peu soucieux de faire languir son interlocuteur. Finalement, il dit :

– Je veux peindre car il s’agit du travail de ces usines. Je peindrai parce que vous le demandez à ceux qui travaillent ici.

– Alors ça ne m’intéresse pas, conclut l’homme.

Il se leva, et l’invita d’un geste à poursuivre leur visite.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 9 – 8 Janvier 2026

Je suis un pantin de cœur
Le dénué de raison.
La logique pour horreur,
J’obéis à mes passions,
Mes sentiments, et sans peur,
Puisque j’aime sans raisons.

9 Janvier 2026

Ils empruntèrent de nombreux autres couloirs, qui faisaient de nombreux détours, et il s’en trouvait même qui ne menaient simplement à rien. L’enfant réalisait l’immensité, vide, de ces usines, et leur silence troublant. Il leur arriva même de faire la rencontre de personnes assises à même le sol dans un couloir. Leur yeux étaient fixés sur le mur, vide, qui leur faisait face et ils se tenaient en silence. Ils ne faisaient rien, et on ne pouvait dire s’ils réfléchissaient. Ils n’étaient qu’assis par terre, muets, à laisser filer le temps. Dans ses pensées, et jusqu’au bord de ses lèvres, il brûlait à l’enfant de les interroger, car il ne les comprenait pas et avait même l’intime conviction que jamais il ne le pourrait. Mais il n’était pas le plus fort, et il n’était certainement pas le plus lucide sur ce qu’étaient réellement ces usines, alors il se convainquait seul que s’il se trouvait assis là, dans un couloir vide et silencieux, un homme, c’était qu’il travaillait, le plus raisonnablement du monde, à rendre les usines plus productives, quel qu’en fût réellement la production. Après s’être assez perdus – si on pouvait l’être assez – ils débouchèrent finalement au cœur des usines. Le silence n’avait plus sa place dans ce chaos industriel. Des hommes et des femmes s’agitaient, couraient, criaient. Toute cette folie était bien plus familière pour l’enfant, et il souffla de soulagement.

– Me voilà rassuré, disait-il, car c’est ici un travail qu’il me semble connaître. Moi-même, quand j’étais encore fonctionnel, on me destinait à une telle utilité, telle que l’avait mon propre père.

Il apparut sur le visage impassible de l’homme un léger sourire.

– En es-tu vraiment sûr ? Interrogea-il.

Alors l’enfant prit soin d’observer plus attentivement. Il comprit soudainement que cette industrie-ci ne ressemblait à rien à ce qu’on lui avait enseigné.

Pragmatio, ou les Fabriques de l’Absurde, partie 10 – 10 Janvier 2026